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Marie-Claude Saliceti
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Slate.fr
Infériorisées et infantilisées, les femmes handicapées victimes de violences sexistes et sexuelles rencontrent de nombreuses difficultés à être entendues par la justice et la police.
Article mis en ligne le 8 janvier 2019
dernière modification le 7 janvier 2019

« Quand j’ai verbalisé ce viol dans un commissariat, on m’a dit : “Le viol entre époux n’existe pas” », raconte Emma*. Sexisme, manque de formation, lourdeurs judiciaires… Les femmes victimes de violence sexuelle ont souvent toutes les peines du monde à être reconnues comme telles par la police et la justice. Mais la réalité est bien pire pour les femmes handicapées, victimes de sévices que la société refuse de voir. Aux préjugés à l’égard des femmes s’ajoutent ceux vis-à-vis du handicap, comme je l’écrivais sur Slate en novembre dernier.

D’un handicap physique, on postule un handicap psychologique, parce que la démarche mal assurée fait penser à une fragilité psychologique. S’ajoute aussi une infantilisation plus grande. Et le sentiment que c’est « moins grave » de violer une personne handicapée, ou pire, que c’est même lui « faire une fleur » que de s’intéresser à elle. Nous avons interrogé plusieurs femmes qui sont allées au commissariat, ont tenté une procédure judiciaire, et se sont heurtées à un mur.

Les difficultés commencent avant même d’avoir parlé à un ou une agente. Les commissariats ne sont pas tous accessibles en fauteuil, par exemple, de même que les tribunaux. Et il n’y a pas d’interprète en langue des signes dans les commissariats. Alors qu’on sait qu’il est déjà très difficile pour une victime de violences sexuelles de décider d’aller porter plainte, tous ces obstacles découragent encore plus ces femmes de se confier.

Anne-Sarah Kertudo est non voyante, et directrice de l’association Droit pluriel, qui milite pour « une justice accessible à tous » (et toutes). Elle a récolté de nombreux témoignages de femmes, dont certaines avaient des difficultés d’élocution et lui ont raconté devoir « mimer au policier » une scène de viol... « La plupart du temps, pour ces femmes sourdes ou muettes, il faut repasser au commissariat une deuxième fois. On leur dit “revenez, le temps qu’on cherche un interprète”. »

Et les galères d’accessibilité ne s’arrêtent pas une fois l’instruction en cours. Qui a suivi un procès sait à quel point ce peut être long et éprouvant. (...)

Outre ces difficultés d’accessibilité, c’est le regard de certains membres de la police, et de professionnelles et professionnels de la justice sur le handicap qui pose problème. Et qui ampute les droits de ces femmes. « Dès qu’on sait qu’il y a “ça”, c’est “elle est folle”, ou “elle prend des médicaments, donc elle doit fabuler, ne pas se rappeler des choses” », raconte Valérie, 42 ans, atteinte d’une compression de la moelle épinière (syndrome de la queue de cheval). « Quand les gens vous voient mal marcher, ils pensent que le handicap est mental », ajoute-t-elle.

Mais qui dit trouble cognitif, ou trouble émotionnel, ne veut pas dire affabulatrice. Les personnes qui ont des difficultés d’élocution, ou qui sont sujettes à l’angoisse ou au stress à cause d’un handicap, sont pourtant souvent regardées de travers par les institutions. (...)

« Régulièrement, on dit aux personnes handicapées mentales qu’elles n’ont pas le droit de porter plainte. Quand les personnes atteintes d’un handicap psychique se présentent au commissariat, la tendance c’est “oh là là, un fou, il faut s’en débarrasser”. Leur situation en fait des proies idéales », commente Anne-Sarah Kertudo.

Infantilisation et dépréciation
Ce regard se traduit souvent, trop souvent, par une infantilisation plus grande, au commissariat ou devant le juge : « Mais Madame, quand on est handicapée, on ne se rend pas seule chez des amis », aurait rétorqué le juge lors du procès à Lisa, 33 ans, violée par un ami qui l’avait invitée chez lui (...)

Plus la société, la justice, la police, portent un regard dubitatif sur les femmes handicapées, moins celles-ci osent témoigner. (...)

Lisa* se souvient d’un juge d’instruction qui lui aurait lancé à la figure, en parlant de son violeur : « Est-ce que vous ne considérez pas qu’il vous a rendu service ? ».

Elle a eu exactement le même sentiment, quand les policiers se sont montrés dubitatifs quant à la réalité de l’agression sexuelle subie, et ont commencé à lui poser tout un tas de questions sur sa vie sexuelle (...)

La justice et la police apparaissent parfois singulièrement mal adaptées aux personnes handicapées, notamment lors des confrontations. Ces épreuves, déjà bien douloureuses pour des personnes valides, peuvent s’avérer encore plus difficiles, voire impossibles, pour des personnes atteintes de troubles cognitifs.(...)

Toutes ces souffrances pourraient pourtant être évitées, ou diminuées, avec des professionnelles et professionnels de police et de justice mieux formés. Très souvent, trop souvent, ces pros ignorent tout bonnement qu’ils font face à une personne qui a un handicap. « Ils voient des gens qui ne comprennent rien, qui s’énervent, qui sont agressifs », commente Anne-Sarah Kertudo. Pas des personnes handicapées. Savoir détecter un handicap permet pourtant d’avoir un regard plus conciliant sur la personne qui s’énerve ou semble absente. (...)