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Marie-Claude Saliceti
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Hebdo #87 : le contrôle du corps des femmes ou l’ère du sexisme « républicain »
Article mis en ligne le 12 octobre 2020

« Crop top » ou hijab, mini-jupe ou jupe trop longue : ces dernières semaines, les arguties vestimentaires et la question des centimètres de peau trop visibles ou trop dissimulés polarisent un mécanisme sexiste millénaire : le contrôle du corps des femmes. Le corset n’est pas révolu ; désormais, il est « républicain ». Dans le Club, contributrices et contributeurs accompagnent la rébellion et détricotent les discours de l’oppression sexiste.

J’ai reçu cet après-midi un appel de la vie scolaire me prévenant d’un incident lié à la tenue vestimentaire de ma fille, Juliette, scolarisée en classe de 4B. J’ai d’abord pensé avec effroi qu’elle s’était peut-être renversée le pot d’encre de Chine sur son jean préféré ». C’est avec cette goguenardise toute politique qu’Estelle Alquier, à Tyrosse, dans les Landes, rendue responsable d’un méfait vestimentaire, a écrit à l’administration du collège de sa fille puis dans le Club de Mediapart. « La température extérieure dépassant 37° à 14h, poursuivait-elle, j’ai imaginé sans trop y croire que Juliette avait enlevé le jean qui lui est insidieusement imposé depuis son entrée en 6ème, tous les vêtements "mi-cuisse" étant interdits. Aux filles seulement. »

Le crime ? « un jean taille haute à trois centimètres au-dessus du nombril (j’ai mesuré) et un petit haut à bretelle adorable rose pastel non décolleté. » Avec bretelles de soutien-gorge apparentes, car le diable se niche dans les détails. Ce texte brillant révèle par quels mécanismes les corps des collégiennes, encore si jeunes, sont le point de mire des automatismes sexistes et du regard que les adultes posent sur elles. La mère de Juliette, en effectuant une description quasi balzacienne de l’accoutrement de sa fille, en nous informant au centimètre près sur la quantité de peau perceptible, révèle la méticulosité bureaucratique et absurde avec laquelle l’institution scolaire contrôle le corps des adolescentes. Mais aussi, la façon dont celles-ci doivent assimiler dès le collège une métrique de l’indécence (on parle ici de shorts par temps de canicule, de débardeurs ou de T-shirts courts), qui les renvoie à une représentation instrumentale de leur corps — « comme si entrer dans l’adolescence et voir son corps se transformer n’étaient pas suffisamment complexe », ajoute Estelle. (...)

« En quoi le genou d’une fille est-il plus indécent à montrer que celui d’un garçon ? Pourquoi la vue des coudes d’une jeune fille est-elle plus acceptable que celle de leurs épaules ? » Et « d’après vous, une jeune fille en pantalon et chemisier à col claudine peut-elle être plus indécente qu’une autre portant un short et un tee-shirt à bretelles ? » « Attention, ceci est une question piège », ajoute Estelle. Pourquoi un piège ? Parce que si vous trouvez qu’une collégienne (entre 11 et 14 ans) est indécente ou obscène, qu’elle soit en col claudine ou en T-shirt à bretelles, c’est probablement votre regard qui l’est. (...)

« ce lycéen qui disait que j’étais dévergondée alors que lui s’amusait à toucher les seins des filles » (...)

« les violences que j’ai subies années après années, je les ai ainsi tolérées, acceptées, amoindries, adoucies, édulcorées, niées, excusées, et j’ai, de cette manière, participé à mon niveau à leur banalisation. Je les ai gardées au chaud par culpabilité ».

« Gardées au chaud », ces blessures se transforment aujourd’hui en ripostes dans les textes puissants de nos contributrices, comme celui de Punchlinette sur la façon dont le patriarcat « organise et valorise notre vulnérabilité sexuelle », à qui le récent film Mignonnes de Maïmouna Doucouré a inspiré introspections et réflexions autour de son enfance. (...)

« Intégrisme républicain »

Au lieu d’essentialiser les garçons en faisant d’eux des bêtes incapables de réfréner leurs pulsions et des filles des « provocatrices » rendues coupables des agressions ou remarques qu’elles subissent, l’école doit « sensibiliser aux questions de sexisme et de genre », enjoint Jean-Pierre Véran, inspecteur d’académie (« Tenue correcte » en établissement scolaire : une vraie question éducative »), ainsi que le proposent la plupart de nos contributions sur le sujet.

Les règlements, s’ils sont évidemment utiles à ajuster la vie en communauté, pour être compris et partagés, doivent faire l’objet d’un débat collectif régulier. La sensibilisation au sexisme et le débat autour des stéréotypes de genre sont autant d’outils de formation de l’esprit critique qui pourraient, selon Benjamin H., permettre à « l’élève masculin de ne plus voir sa camarade comme un objet mais comme un alter ego. » En contrôlant si tôt le corps des jeunes filles, l’institution entérine ainsi la domination masculine. (...)

Dans son billet « Une façon républicaine de s’habiller » dit Blanquer. Sait-il de quoi il parle ? », l’historien de l’éducation Claude Lelièvre a pour sa part cherché les traces d’un quelconque sens historique à la désormais fameuse expression « tenue républicaine », cette formule tout à la fois nébuleuse et foncièrement ridicule prononcée par Jean-Michel Blanquer. Conclusion : il n’y en a pas, ça n’a aucun sens. (...)

La construction de l’ennemi passe aussi par le corps des femmes

Dépossédées d’une part entière de leur existence (les conseils culinaires ou le syndicalisme), criminalisées et ramenées au silence par une société qui croit pouvoir penser à leur place, les femmes qui portent le hijab sont « des corps désignés comme ennemis de l’intérieur, dont les moindres faits et gestes devraient être surveillés, analysés, scrutés ». C’est ce qu’analyse l’association Lallab dans un texte important publié en mars dernier, déplorant la « lourde charge mentale et émotionnelle du quotidien » due à la foule d’oppressions que subissent les femmes musulmanes. Un épuisement qui finit par « atténuer nos existences », énoncent-t-elles, obligeant à vivre d’une plus petite vie. (...)

« Nous sommes cette génération engagée [...] qui n’a plus peur, qui ne recule devant rien ». En juillet dernier, nous publiions une tribune signée par plus de 20 000 jeunes citoyennes et citoyens âgé·e·s de 13 à 25 ans, qui exigeaient la démission de Gérald Darmanin. Le ministre de l’Intérieur est certes toujours à sa place, mais force est de constater que la prise de conscience du régime inégal des corps est de plus en plus précoce. De quoi rendre optimiste une féministe en fin de carrière, Florence Moreno (ici, à 9:00) : « Il y a tellement de jeunes féministes, je vais bientôt pouvoir me reposer ».