Mediapart s’est procuré l’enregistrement d’un message laissé par mégarde par un policier sur le répondeur d’une femme de 34 ans qui venait de porter plainte pour agression sexuelle. Il l’insulte à plusieurs reprises. Juste après la publication de notre enquête, la préfecture de police a précisé avoir demandé la suspension du fonctionnaire.
« Putain, elle refuse la confront’ en plus, la pute. Comme par hasard. En fait, c’était juste pour lui casser les couilles. » Peu après, il conclut : « Putain, grosse pute. » (...)
Voici les principaux extraits du message – les voix ont été légèrement modifiées pour préserver l’anonymat des fonctionnaires (...)
La jeune femme raconte à Mediapart avoir été victime de violences sexuelles quand elle était « jeune ». Elle a aussi subi des violences conjugales – en novembre 2019, son ancien compagnon a été condamné à dix mois de prison avec sursis. « Je ne veux plus du tout me laisser faire, nous dit-elle. Alors, cette nuit-là, j’ai commencé par blaguer. Puis je me suis dit que ce n’était pas OK. »
Elle se sent « mal », elle est « choquée », se met à « trembler ». Les forces de l’ordre arrivent rapidement sur les lieux, d’après Élodie. Les policiers tentent de comprendre ce qui s’est passé. Après de longs pourparlers – un policier aurait notamment suggéré de déposer une main courante plutôt qu’une plainte, selon les deux amies –, l’agresseur présumé est interpellé et une enquête en flagrance est ouverte.
L’audition d’Élodie se passe bien. « Le policier m’a écoutée. Quand j’ai pleuré, il m’a dit que cette plainte était importante. » Mais sur le procès-verbal, le déroulé des faits n’est pas toujours clairement décrit. Cette question du policier interpelle : « Pouvez-vous me décrire votre tenue vestimentaire ? »
Le message sur le répondeur dure 3 minutes 22 secondes
Épuisée, la jeune femme rentre chez elle au petit matin. Elle dort quelques heures. À 13 h 42, son téléphone sonne. Numéro masqué. Message. Elle l’écoute, quelques minutes plus tard, à l’arrière d’un taxi qui la conduit chez sa mère – c’est son anniversaire.
Le message dure 3 minutes 22 secondes. Un policier, qui n’est pas celui qui l’a accueillie au commissariat et qui ne donne pas son nom, l’appelle pour lui demander de compléter sa plainte. On entend : « Oui, bonjour, commissariat de police de Paris des Ve et VIe arrondissements. Je vous rappelle par rapport à ce qui s’est passé hier. Écoutez, merci de me rappeler au plus vite. J’aurais besoin de vous réentendre sur les faits. » Il salue, puis on entend le bruit d’un combiné que l’on repose. Mais mal. Le téléphone n’est pas raccroché.
Élodie n’aurait jamais dû entendre la suite. Elle est glaçante. (...)
Le policier, enregistré par mégarde, lance : « Ah, évidemment, elle refuse la confrontation. C’est vraiment une pute. Comme par hasard. Putain, elle refuse la confront’ en plus, la pute. Comme par hasard. En fait c’était juste pour lui casser les couilles, je suis sûr. C’est aberrant. Ouais, je sais pas, moi [mot incompréhensible], il lui arrive un truc comme ça, déjà elle fout une mandale au mec, et après elle va vouloir une confrontation histoire de lui péter la gueule encore plus sur l’audition… Putain, grosse pute. »
Sur le message, quelques secondes de silence. Puis, un bruit. Cette fois, le combiné est bien replacé. (...)
« Nous avons saisi l’IGPN et nous espérons que l’enquête aboutira à des poursuites tant pour ma cliente que pour toutes les femmes victimes de ces situations », explique son avocat Arié Alimi. Il estime que les propos du policier reflètent « malheureusement le quotidien à la fois des violences conjugales, des agressions sexuelles et des violences policières ». « Derrière les discours et les promesses, il y a une absence totale de considération », conclut Me Alimi.
Contactée par Mediapart, lundi 14 février, la préfecture de police de Paris, dont dépend le fonctionnaire mis en cause, a confirmé que « la hiérarchie du [commissariat du] 5-6 a bien été avisée des faits dénoncés ». « L’enregistrement a été remis à la hiérarchie. Des explications écrites ont été demandées au fonctionnaire. Le préfet de police de Paris a saisi l’IGPN lundi 14 février », précise la préfecture. (...)
Peu après la publication de notre article, le préfet de police Didier Lallement a précisé avoir demandé « la suspension à titre conservatoire du fonctionnaire ». Il « condamne fermement les propos inadmissibles tenus par un fonctionnaire de police à l’égard d’une victime d’agression sexuelle dont il a pris connaissance » et la préfecture « rappelle son plein engagement pour améliorer l’accueil et la prise en charge des victimes de violences conjugales et sexuelles dans l’ensemble des commissariats de son territoire ». « Aucun comportement offensant ou injurieux ne sera toléré de la part d’un fonctionnaire de police vis-à-vis d’une victime », conclut le communiqué.
Élodie, elle, espère que son histoire ne restera pas sans conséquences. Si elle choisit de la médiatiser, c’est parce, dit-elle, « je ne pouvais pas le garder pour moi ». « Je suis féministe, je le fais pour toutes les femmes qui n’ont pas la chance de pouvoir le faire. Ce n’est pas que mon affaire, ce n’est pas personnel », glisse-t-elle.
Un phénomène documenté de longue date (...)
les ministres successifs ont souvent minimisé l’ampleur du problème, malgré le lancement d’importants programmes de formation ces dernières années.
Récemment, la préfecture de police a ainsi refusé de publier un rapport qu’elle avait commandé sur l’accueil des femmes dans trois commissariats de Paris et de la petite couronne. Avant de faire machine arrière.
Le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin a même été jusqu’à affirmer récemment qu’« aujourd’hui, les femmes qui sont psychologiquement ou physiquement atteintes par leur compagnon déposent plainte systématiquement, [et que] systématiquement il y a désormais des gardes à vue, systématiquement il y a des poursuites judiciaires ». « Menteur », a rétorqué la militante féministe Caroline De Haas, autrice d’une récente tribune sur les défaillances de la police et la justice. (...)
en mars 2021, le collectif Nous Toutes avait réalisé un sondage auprès de 3 500 personnes, dont plus de 97 % de femmes. « 66 % des répondantes font état d’une mauvaise prise en charge par les forces de l’ordre lorsqu’elles ont voulu porter plainte pour des faits de violences sexuelles », conclut l’enquête.