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Marie-Claude Saliceti
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Les intocks
Grève votée à RFI : correspondants et pigistes dénoncent leurs conditions de travail
Article mis en ligne le 16 septembre 2018

Depuis quelques mois, les salariés non-titulaires de RFI sont en négociation avec la direction pour tenter d’améliorer des conditions de travail qui ne cessent de se dégrader. De guerre las, ils ont décidé de faire la grève lundi 17 septembre pour protester. Les Inrocks ont recueilli les témoignages de ceux qu’on appelle "les précaires" et qui font tourner cette radio aux millions d’auditeurs à travers le monde.

La révolte des précaires. Voilà à quoi ressemble le ras-le-bol des petites mains et des grandes voix essentielles au fonctionnement d’une des plus prestigieuses rédactions radiophoniques francophones : Radio France Internationale (RFI).

Depuis des mois, pigistes et correspondants à l’étranger, soit une grande partie des forces vives de l’antenne, sont sur le point de craquer. Plus de sécurité sociale ni de retraite automatiques, piges mal rétribuées, paiement en retard, santé en danger, problèmes administratifs...

Du siège d’Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine) aux quatre coins du globe, le quotidien des "précaires" de RFI comme ils se désignent, est devenu un calvaire. (...)

Une mobilisation risquée. Car avant même de se confier aux Inrocks, l’un de ces "précaires" prévient. "On ne s’est pas défendu pendant longtemps, parce qu’on a peur. Peur de ne plus avoir de pige, peur de plus avoir de boulot. L’énorme majorité ne se plaint pas."

Les pigistes du siège comme à l’étranger sont isolés et sans protection. (...)

Plusieurs revendications sont au centre du mouvement naissant qui réunit correspondants à l’étranger, pigistes et intermittents du siège. Permettre aux premiers d’avoir sécurité sociale et retraite. Revaloriser le montant des piges et des primes d’ancienneté. Et de, façon annexe, le règlement des problèmes administratifs dus à un changement de logiciel de paiement qui aboutit régulièrement à des situations kafkaïennes.(...)

C’est finalement une décision unilatérale, issue d’un projet d’accord non-signé par les syndicats, prise le 6 août dernier qui a mis le feu aux poudres.

La direction y annonçait que "le correspondant exerçant son activité professionnelle à l’étranger relève obligatoirement du régime local de sécurité sociale de l’Etat sur le territoire duquel il travaille pour autant que ce régime soit obligatoire." Il ne cotisera donc pas à la sécu française. (...)

Un correspondant, plus de dix ans d’ancienneté au compteur, ne réalise toujours pas la brutalité de la décision unilatérale lui annonçant la fin des cotisations."C’était un coup de massue, peste-t-il. Personne ne nous a prévenus, je n’ai rien reçu. Je bosse pour eux depuis des années et je l’ai appris par la rumeur."(...)

Pour les "précaires", l’arrêt des cotisations serait aussi la conséquence d’une histoire sordide survenue à l’une d’entre eux. Celle-ci, qui tente aujourd’hui de tourner la page, s’est confiée au collectif Spartacus et sur Twitter.(...)

Désormais, pour l’ensemble des correspondants, il ne reste que deux choix. D’abord s’inscrire au système de santé local du pays de résidence. L’un des mobilisés ironise sur Twitter sur la qualité des ces soins que les propres ressortissants fuient comme la peste. Il a d’ailleurs fait régulièrement des reportages sur ce sujet... pour RFI.

Une journaliste s’interroge. "Mais ils se rendent compte de ce qu’ils nous demandent ? Ils savent que dans les pays qu’on couvre il y a Ebola, le choléra ?" Et de hausser le ton : "Pour travailler, on met où notre santé dans la balance maintenant ? Je ne veux pas de leurs sourires compatissants. Je ne veux que le respect de la loi."(...)

Deuxième choix, cotiser à la caisse des Français de l’étranger (CFE). "Mais c’est beaucoup trop cher, déplore le correspondant du haut de sa décennie à RFI. Ça reviendrait à dévaloriser mon salaire de 70 à 75 %."(...)

Le régime moyen de la CFE coûte 4500 euros par an. Nombre de correspondants ne gagnent pas plus de 10 000 euros par an. RFI a tout de même décidé de participer à ces cotisations. (...)

Mais les correspondants à l’étranger ne sont pas les seuls mal lotis. La proximité du siège est loin d’être gage de confort. Second volet des revendications, le prix des piges. A Paris, pigistes et CDD courts n’en peuvent plus d’être payés au lance-pierre pour le même travail que les CDI ou les CDD longs.(...)

En sus, les pigistes occupent des postes compliqués, avec des horaires décalés, sans repos payé entre les différentes prises de service.

Celui-ci tient à préciser. "On ne demande pas la lune, on ne demande même pas à être intégré en CDI. On voudrait juste avoir le même traitement que les personnes titulaires." Ils voudraient être alignés sur le tarif des piges de France Média Monde, le groupe qui englobe RFI.(...)

Les problèmes administratifs auxquels font face les salariés pigistes aggravent encore plus la précarité. Depuis janvier 2017, un nouveau logiciel a été mis en place par la direction pour les traitements des piges et des salaires. "Personnellement, je n’ai pas de problème par rapport à ma paie, explique un pigiste du siège. Le salaire est payé dans les temps, mais on reçoit les bulletins avec deux parfois trois mois de retard. Pour toutes les démarches administratives, c’est toujours une galère."

Cela influe sur l’une des particularités des pigistes radios. Ces derniers peuvent se voir compléter leur salaire par Pôle Emploi qui leur verse des allocations afin de compenser leur salaire.(...)

"Notre travail est passionnant. On fait un travail primordial pour la station. Mais c’est trop dur." Un correspondant abonde. "J’aime RFI, j’aime ce qu’elle représente, ce qu’elle m’a apporté. Mais aujourd’hui, je suis très en colère. Je vais redynamiser mes autres collaborations et boycotter RFI." Un autre enchérit, dépité. "On est une radio de référence dans l’Afrique francophone. On a des dizaines de millions d’auditeurs. On est un peu les France bleu du continent. Sans nous, sans les correspondants, RFI c’est inconcevable. Mais aujourd’hui je me demande si je vais continuer."

"Des kleenex jetables"

Selon la direction,"les précaires" représenteraient 36 % des effectifs totaux de RFI et 14% de la masse salariale de France Media Monde. Selon les syndicats, ils constitueraient 44% des journalistes de la station. "La différence est due au fait que la direction ne comptabilise pas les CDD courts [cinq jours et moins] dans les précaires", pense une journaliste. Pourtant, personne ne fait que des CDD courts. Ce sont généralement les pigistes qui alternent entre pige - paiement à la journée - et CDD courts, à la petite semaine.

Nombre se demandent si la direction n’est pas contrainte de les traiter ainsi et si tout cela ne s’inscrit pas dans le grand plan d’économies du service public de l’audiovisuel, qui a déjà coûté cher à d’autres stations, télé ou radio. (...)

Désormais, les "précaires" espèrent attirer dans leurs rangs les collègues titulaires et provoquer ainsi un mouvement de solidarité.