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Islam et laïcité
Féminisme islamique : qu’est-ce à dire ? par Margot Badra
NDLT : L’auteure utilise l’adjectf « musulman » (Muslim) au sens culturel, et l’adjectif « islamique » (Islamic) au sens plus strictement religieux.
Article mis en ligne le 8 juillet 2014
dernière modification le 5 juillet 2014

Pour l’auteure, le féminisme islamique est dans l’ensemble plus radical que les féminismes laïques musulman. (publié dans « Al-Ahram Weekly », Le Caire, 17-23 janvier 2002)

Qu’y a-t-il dans un mot ? Qu’y a-t-il derrière un mot ? Qu’est-ce que le féminisme islamique ? Permettez-moi d’en proposer une définition succincte : c’est un discours et une pratique féministes qui s’articulent à l’intérieur d’un paradigme islamique. Le féminisme islamique, qui tire sa compréhension et son autorité du Coran, recherche les droits et la justice pour les femmes, et pour les hommes, dans la totalité de leur existence. Vigoureusement contesté par les uns, il est soutenu avec ferveur par d’autres. Beaucoup d’incompréhension, de représentations erronées et sottises circulent autour du féminisme islamique. Ce nouveau féminisme a fait émerger simultanément des espoirs et des craintes. Voyons qui a produit ce féminisme islamique, où, pourquoi et à quelle fin.

Féminisme. Cela a été expliqué avec raison, les mots et les concepts ont une histoire, comme d’ailleurs les pratiques qui s’y réfèrent et s’y rattachent. Le terme de féminisme a été inventé en France dans les années 1880 par Hubertine Auclert, qui l’a introduit dans son journal La Citoyenne pour critiquer la prédominance (et la domination) masculine, et pour réclamer les droits et l’émancipation promis par la Révolution française. Historienne des féminismes, Karen Offen a montré que de multiples significations et définitions ont été données à ce terme depuis sa première apparition.

Des usages variés en ont été faits et il a inspiré de nombreux mouvements (...)

Il est important de marquer la distinction entre le féminisme islamique comme projet explicite, comme concept analytique – et le féministe islamique comme terme identitaire. Certaines femmes musulmanes, comme on la vu dans les remarques précédentes, décrivent comme « féministe islamique » leur projet d’articulation et de promotion de la pratique prescrite par le Coran d’une égalité des sexes et d’une justice sociale. D’autres, ne qualifiant pas ce projet de féminisme islamique, préfèrent le décrire comme un projet islamique de relecture du Coran, comme une lecture centrée sur les femmes du texte religieux ou comme un « activisme académique » selon l’expression utilisée dans le livre Windows of faith [Fenêtres de la foi] publié en 2001 sous la direction de Gisela Webb.

Parmi ceux qui produisent, articulent et utilisent le discours féministe islamique, on rencontre à la fois des personnes qui endossent l’étiquette de féministe islamique et d’autres qui la rejettent. (...)

Le féminisme islamique est un phénomène mondial. Loin d’être le produit exclusif de l’Orient ou de l’Occident, il transcende ces deux entités. Ayant émergé dans différentes zones géographiques à travers le monde, comme on l’a déjà souligné, le féminisme islamique résulte du travail que des femmes effectuent à l’intérieur de leurs propres contextes nationaux, qu’il s’agisse de pays à majorité musulmane ou de pays où sont anciennement établies des minorités musulmanes. Le féminisme islamique est en pleine expansion dans la diaspora musulmane et les communautés converties d’Occident, et circule avec une intensité croissante dans le cyber-espace (pour ne citer qu’un seul site internet, mentionnons maryams.net).

Véhiculé dans un large éventail de langues à l’échelle locale, l’anglais est, à l’échelle mondiale, la principale langue d’expression et de diffusion du féminisme islamique. (...)

Le féminisme islamique transcende et démantèle les vieilles binarités construites au fil du temps : « religieux »/« laïque » ou « Orient »/« Occident », par exemple. J’insiste sur cet aspect parce qu’il n’est pas rare d’entendre dire que le féminisme islamique, ou la reconnaissance d’un discours féministe islamique, institue ou confirme de tels clivages. Dans mes propres conférences et écrits, je soutiens que le discours féministe islamique produit exactement l’inverse : il comble le fossé et démontre une communauté d’intérêts et d’objectifs, à commencer par l’affirmation de l’égalité homme-femme et de la justice sociale. L’idée d’un prétendu « clash » entre le « féminisme laïque » et le « féminisme religieux » résulte d’un manque de connaissance historique ou, bien souvent, d’une entreprise politiquement motivée visant à empêcher l’extension des solidarités féminines.

Pionniers, les féminismes laïques qui ont émergé en Egypte et dans d’autres pays arabes ont toujours fait une place à la religion. (...)

e féminisme islamique défend les droits des femmes, l’égalité des sexes et la justice sociale en donnant aux arguments islamiques une place centrale, quoique pas nécessairement unique. Le discours féministe islamique iranien se réfère aux discours et aux méthodologies laïques pour renforcer et étendre ses revendications. A la fois centré sur la question féminine et solidement ancrée dans la pensée islamique, le travail d’interprétation coranique de Wadud combine des méthodologies islamiques classiques avec de nouveaux outils issus des sciences sociales et des arguments laïques formulés en terme de droits et de justice.

Depuis de nombreuses années, mes écrits et mes conférences s’intéressent à l’inclusion du religieux dans les discours féministes laïques qui ont émergé dans les milieux musulmans. (...)

Le hadith, les paroles et les actions rapportées mais pas toujours authentiques du prophète Mohammed, a lui aussi souvent servi de justification aux idées et aux pratiques patriarcales. Il arrive que la provenance ou la fiabilité des hadiths soient contestables, et il n’est pas rare qu’ils soient utilisés hors contexte. C’est donc une priorité du féminisme islamique d’aller directement au Coran, le cœur et le fondement de la religion musulmane, afin de récupérer son message égalitaire (...)

En approchant ainsi le Coran, les femmes apportent à leurs lectures leurs propres expériences et questionnements de femmes. Elles montrent que les interprétations classiques, et bien des approches ultérieures, sont fondées sur des expériences et des interrogations masculines, et reflètent l’atmosphère patriarcale des sociétés dans lesquelles elles ont été élaborées (...)

Le féminisme islamique aide les gens dans leurs vies individuelles et peut aussi constituer une force de changement de l’Etat et de la société. Au sein des communautés musulmanes d’Occident et dans les minorités musulmanes, la seconde génération de musulmanes est souvent prise en étau entre la culture d’origine de parents qui ont émigré du Moyen-Orient ou d’Asie du Sud et le mode de vie de leur nouveau pays. Le féminisme islamique les aide à distinguer ce qui relève du patriarcat et ce qui relève de la religion. Il leur propose une voie intéressante pour comprendre l’égalité des sexes, les opportunités sociales et leur propre potentiel.

D’un autre côté, le féminisme islamique a aussi sa pertinence dans les sociétés à majorité musulmane. Il permet d’aborder sous un angle nouveau les perceptions habituelles, et de réévaluer leur compréhension et leur attachement à leur religion et à leur culture en permettant une solide compréhension du principe islamique d’égalité des sexes.

Par le réexamen du Coran et du hadith, le féminisme islamique met au point un argumentaire convaincant démontrant que l’Islam n’autorise en aucune façon la violence aveugle contre les femmes. Il explique au contraire combien ces violences faites aux femmes sont anti-islamiques. Cet effort interprétatif ne mettra certes pas fin à lui seul à ces violences, mais il constitue une arme supplémentaire pour s’y opposer. (...)

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