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Féminisme au Mozambique : pour la terre, la liberté, la sororité et une vie sans violence
Nzira Deus est féministe, militante de la Marche Mondiale des Femmes au Mozambique, directrice exécutive du Fórum Mulher (Forum Femme), militante pour les droits des femmes et des LGBT en Afrique.
Article mis en ligne le 26 avril 2021

Nzira Deus dénonce l’usurpation des terres et la violence au Mozambique et partage des stratégies féministes pour l’organisation et la transformation.

Au Mozambique, il n’est pas possible de parler des conditions de vie dans lesquelles se trouvent les femmes sans parler de l’usurpation de la terre. De grandes entreprises d’investisseurs arrivent ici et notre gouvernement continue à leur céder des terres. La terre au Mozambique, comme dans le monde entier, est le principal moyen de subsistance des femmes. Plus de 80% des femmes vivent et survivent grâce à la terre. Ces investissements extérieurs génèrent beaucoup d’incertitude, d’insécurité et de peur chez nous, car nous ne participons pas efficacement aux processus de décision. Si nous considérons le contexte de la Covid-19, nous nous rendons compte que l’on a profité de ce moment pour avancer davantage dans l’occupation des terres et dans le retrait des paysans et des producteurs de leurs terres d’origine. C’est un capitalisme qui arrive de manière agressive et crée beaucoup d’effroi. Il est difficile de rester vigilant car de nombreux accords sont conclus secrètement. (...)

Le discours derrière l’octroi de longues étendues de terres aux entreprises est qu’il y a beaucoup de terres disponibles. C’est une erreur, car il n’y a pas de terre sans propriétaire ! Partout, même si l’on ne voit que des arbres ou une forêt « négligée », il y a une communauté environnante qui utilise ce territoire. Ce sont des lieux qui préservent la tradition ou des espaces de pratique de cultes. Les bois sont utilisés pour extraire des herbes médicinales pour la guérison de maladies ou pour d’autres croyances locales.

Les prières et les pratiques des femmes font que beaucoup les appellent des sorcières. Ce sont des pratiques traditionnelles que les femmes transmettent de génération en génération. La connaissance est leur force. Les machistes détenteurs du capital et du pouvoir le savent et se sentent menacés par ce pouvoir invisible, mais très fort. Pour la vie des femmes, en particulier, le risque est très élevé. Elles sont assassinées, violées et kidnappées. Les femmes, avec leurs connaissances, leurs traditions, leurs prières et leurs pouvoirs, sont considérées comme une menace dans les territoires qui sont usurpés. (...)

Le corps des femmes souffre énormément pendant les conflits, car il est systématiquement utilisé, maltraité et violé de différentes manières. Ce sont des femmes mères, épouses, sœurs et filles qui, en raison de tant de douleur et d’humiliation, perdent même leurs forces pour se battre et résister contre l’ennemi. Le corps de la femme est violé comme une stratégie pour convaincre les hommes qui refusent de vendre leurs machambas (terres) ou insistent de défendre les terres communautaires. Les gens se sentent impuissants face à des brutalités de ce genre. La violence est directement liée aux conflits concernant l’exploitation des ressources naturelles et de la nature.

Les femmes sont brutalement violées non seulement dans ce contexte de conflit armé, mais aussi dans les régions et les zones où elles ont été réinstallées. Il n’y a aucun respect pour les Droits Humains et aucun accent sur les besoins spécifiques des femmes. (...)

Elles ne parlent que lorsqu’elles rencontrent quelqu’un en qui elles ont confiance ou se sentent en sécurité. Le silence qu’elles portent en dit long.

Force et espoir pour construire des alternatives

Nous célébrons l’existence d’une loi sur la prévention, mais la violence continue. Les femmes n’ont pas de soins appropriés. Les femmes ne font pas confiance à la Esquadra, le service de police chargé de les protéger de la violence. Elles sont toujours interrogées sur ce qu’elles ont fait pour subir la violence, et il arrive que les agresseurs soudoient la police afin que le processus n’avance pas, ce qui décourage les femmes de la dénoncer.

Nous avons également réussi à dépénaliser l’avortement. Nous avons fait une campagne forte et maintenant il existe une loi, mais il y a encore beaucoup à défendre, car nous vivons dans un pays où les documents ne reflètent pas la réalité (...)

Nous avons une loi foncière considérée comme l’une des plus progressistes d’Afrique, car elle défend les droits des individus et des communautés. Cette loi permet l’enregistrement des terres au nom de l’homme et de la femme, mais le patriarcat est fort : les documents sont toujours au nom de l’homme et il n’y a pas d’assistance juridique. Beaucoup de femmes ne savent pas comment accéder aux lois et garantir leurs droits. (...)

La langue est un défi pour la diffusion des informations. Pour lutter contre le patriarcat, nous devons également nous pencher sur ce qui limite la participation des femmes, leur voix et leur capacité à être protagonistes de leurs droits. Le silence des femmes est le résultat du patriarcat et du colonialisme. (...)

« Personne ne dit qu’il faut réduire la distance pour obtenir de l’eau. Qu’il faut des maternités et des hôpitaux à proximité. Nous devons chercher de l’énergie pour construire un processus révolutionnaire de prise de conscience et de discours politique. »

Nous essayons donc de construire de la force et de l’espoir, de proposer des alternatives. Ces derniers temps, un certain désarroi nous est tombé dessus, car nous luttons mais nous ne parvenons pas à sortir de cette situation. Plus nos compagnes souffrent, plus le sentiment d’impuissance grandit. Comment pouvons-nous surmonter ces problèmes ?

En cette période de pandémie, il est encore plus difficile de présenter nos perspectives et nos revendications, car c’est dans la rue que nous avons été le mieux entendues. En outre, il y a la répression et l’interdiction croissantes de nos activités politiques publiques. Nous recherchons une coopération entre nous pour renforcer la lutte et la conscience politique.

Résistance, mouvement et expériences féministes (...)

L’expérience du féminisme au Mozambique passe par les mouvements et par les associations de femmes, qui se rapportent au niveau local, régional et international. La Marche Mondiale des Femmes donne un sens plus profond à la lutte, dénonce le système, démantèle ce qui est en place, nous assure une unité. C’est un espace pour celles qui veulent se battre pour leurs droits et ne veulent pas le faire seulement en théorie, dans les bureaux, sur Internet. C’est la possibilité d’avoir un espace de solidarité, de rencontre et de partage.

En construisant le féminisme au Mozambique, nous créons de nouvelles formes d’action politique. (...)