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Féminisme algérien : « Il faut s’organiser tout de suite »
Article mis en ligne le 24 juillet 2019

La révolution d’abord, l’émancipation féminine ensuite ? Dans les cortèges qui continuent de secouer l’Algérie, bien des femmes refusent cet ordre de priorité. Entretien avec Wissem Zizi, jeune militante en Kabylie.

Le 8 mars dernier, au troisième acte du soulèvement algérien, Wissem et ses camarades avaient déployé une grande banderole : « Abrogation du code de la famille ». Un message applaudi par certain·es, mais pas forcément compris par tout le monde. « On a encore du travail », soupirait la fondatrice du Collectif libre et indépendant des femmes de Béjaïa, en petite Kabylie. (...)

Tu viens de prendre part à deux journées de rencontres nationales organisées par des collectifs de femmes. Qu’en ressort-il ?

« Le rassemblement s’est tenu à la frontière de la wilaya de Béjaïa. Il y avait dix-sept collectifs venus de tout le pays, dont une majorité a été créée après le 8 mars 2019. Il y avait bien sûr des femmes d’Alger, d’Oran et de Constantine. De nouveaux collectifs du Sud (Ouargla, Ghardaïa, Tamanrasset) devaient venir, mais ça n’a pas été possible pour des questions logistiques. C’est dommage car les femmes du Sud sont longtemps restées invisibles et ces collectifs incarnent un vrai changement.

L’idée était surtout de se rencontrer, tisser des liens. On a essayé d’identifier nos points d’accords. C’était compliqué car c’est un peu une grande ratatouille : il y a des femmes de droite, de gauche, différentes générations, des femmes qui militent en France, des collectifs LGBT qui travaillent dans la clandestinité... Quand on dit qu’on veut une société égalitaire, il faut se mettre d’accord. Certaines ne dissocient pas la religion de l’État par exemple, et toutes n’évoquent pas la précarité des femmes. »

À quoi avez-vous abouti ?

« Cette fois-ci, les militantes de gauche ont un peu gagné ! (Rires) Nous sommes parvenues à écrire une déclaration commune qui servira de base à un futur manifeste. Les dix-sept collectifs ont signé, et trois vont nous rejoindre. La lutte contre le travail précaire et l’abrogation du code de la famille sont inscrits dans cette déclaration. » (...)

Chaque vendredi à Alger, des femmes organisent leur propre carré au sein de la manifestation, avec leurs propres mots d’ordre. Elles ont d’ailleurs été agressées [2]. À la télévision, certains disent que le féminisme n’a jamais existé en Algérie, que ces femmes sont manipulées de l’extérieur, qu’elles veulent rompre avec les traditions. Comme si les féministes n’étaient pas vraiment des Algériennes ! Il y a même eu des appels au viol. Heureusement, ça s’est calmé. Notamment parce que tous les collectifs se sont unis contre ces violences. »

Les partis politiques s’emparent-ils de ces questions ?

« Certains se les approprient, mais pas forcément de la bonne manière. (...)

parmi les partis qui se disent démocrates, tous appellent à une révolution dans un premier temps, en considérant que c’est seulement après que se posera la question de l’égalité hommes-femmes. Nous on dit : “Il faut s’organiser tout de suite !” Maintenant que les élections sont annulées, s’il y a une Conférence nationale ou une Assemblée constituante [4], on veut que les femmes affirment leurs problématiques, et surtout qu’elles soient représentées. Et pas par des hommes. » (...)

Pour la question du code de la famille ou des violences, il faut changer les lois, mais aussi les mentalités. Certains collectifs ne font aucun travail avec les femmes des milieux populaires. Ici, on fait des ateliers dans des villages, on parle du travail domestique, on évoque la question des crèches dans les usines ou dans les entreprises étatiques – pour l’instant, la seule qui a une crèche, c’est Sonatrach, les hydrocarbures. Et les crèches privées sont très chères : 70 % du salaire de la femme peut y passer. »

Au sein des collectifs dont tu fais partie, les différentes générations trouvent-elles un terrain d’entente ?

« Ce n’est pas un conflit entre générations mais il est vrai que la nouvelle accuse l’ancienne de ne pas vouloir passer le flambeau. Ce qui n’est pas complètement faux. Cela dit, il est important de regarder le chemin parcouru (...)

Dans les années 1990, pendant la décennie noire, beaucoup de militantes ont été assassinées ou ont dû fuir. Puis, en 2001, il y a eu aussi le mouvement berbère. Sans oublier, bien sûr, l’engagement pendant la révolution pour l’indépendance. Il y a eu des acquis. Une militante plus âgée m’a un jour dit que le fait qu’on ose parler aujourd’hui des violences, du harcèlement, c’était déjà quelque chose d’énorme. »