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Marie-Claude Saliceti
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Exilés dans la boue et le froid : l’état assume
Article mis en ligne le 5 décembre 2021

À Calais, 37 jours de grève de la faim. À Briançon, l’occupation de la gare et une procédure judiciaire. Ces dernières semaines, des militants solidaires usent de procédés percutants pour faire revenir l’État à un minimum d’humanité dans le traitement des personnes migrantes. Sans grand succès pour le moment.

Le 20 octobre, quand on avait rencontré Ludovic Holbein à l’église Saint-Pierre de Calais, il refusait d’envisager l’échec. Dix jours déjà qu’il avait cessé de s’alimenter. Avec sa compagne Anaïs Vogel et le prêtre Philippe Demeestère, Ludovic avait lancé une grève de la faim en solidarité avec les exilés du Calaisis, pour que cesse le continuel harcèlement policier qui leur est fait [1]. « Nos revendications sont tellement basiques que je ne peux pas croire qu’à un moment donné les choses ne vont pas bouger », nous confiait-il, le corps déjà amaigri mais le visage serein. Les revendications ? Rien de révolutionnaire en effet. 1 - Que cessent les expulsions quotidiennes des campements de fortune pendant la trêve hivernale. 2 - Que la police et les équipes de nettoyage arrêtent de détruire et de voler les affaires personnelles des exilés, tentes et sacs de couchage inclus. 3 - Que s’ouvre un véritable dialogue entre la préfecture et les associations qui soutiennent les personnes migrantes indépendamment de l’État.

Le 4 novembre, le père Philippe a jeté l’éponge, expliquant qu’il continuerait le combat autrement, notamment en montant une petite structure d’hébergement pour abriter quelques migrants au cours de l’hiver. Puis le 17 novembre, après trente-sept jours de grève de la faim, Anaïs et Ludovic ont annoncé qu’ils mettaient eux aussi un terme à leur action. Quatre jours plus tôt, le 13 novembre, ils avaient reçu un courrier de Pierre de Bousquet, directeur de cabinet du ministre de l’Intérieur. Message sans appel : « Je ne peux que vous confirmer qu’il ne sera pas donné suite à votre demande d’un moratoire des évacuations pendant la période hivernale. » Réaction des grévistes : « Nous sommes fatigués. Et en colère. Nous ne sommes pas écoutés. Le dialogue est fermé. Le harcèlement quotidien que subissent les personnes exilées et la réponse que nous avons reçue mettent en lumière le fait que les intérêts électoralistes sont plus importants que le respect des droits fondamentaux. Nous ne sommes plus en capacité de lutter à travers la grève de la faim. C’est pourquoi nous avons décidé, aujourd’hui, d’y mettre un terme. Aucune réponse satisfaisante n’a été apportée à nos revendications et la maltraitance d’État continue… »
Médicaments disparus

Le mardi 16 novembre, veille de cette annonce, un campement de près d’un millier de personnes avait été évacué à Grande-Synthe (Nord), à quelques dizaines de kilomètres de Calais. « Cette expulsion n’est ni une mise à l’abri ni une opération humanitaire, écrira le lendemain l’association Utopia 56, dézinguant les éléments de langage répétés par les autorités. Notre équipe sur place témoigne de personnes n’ayant pas pu récupérer leurs médicaments dans leur tente, voire leur passeport. Des personnes qui tentaient de traverser la Manche hier matin sont revenues trempées et épuisées sur leur lieu de vie, constatant que leurs tentes et effets personnels avaient été détruits. Des familles frigorifiées ont dès mardi soir passé la nuit dehors, sans prise en charge des pouvoirs publics et du 115. »

Ce même mardi 16 novembre, c’était également jour d’expulsion à Marck, commune limitrophe de Calais. (...)

« On est sortis de l’humain d’une façon qui me désole totalement, dira Ludovic pendant la conférence de presse de fin de grève de la faim. Je n’aurais jamais pensé qu’on en soit à ce point-là. » (...)

Briançon et le froid

Entre Calais et Briançon, il y a 982 kilomètres si l’on passe par l’A26. Mais des côtes du Pas-de-Calais aux Hautes-Alpes règnent les mêmes politiques mortifères. Depuis près de cinq ans que la ville est devenue un point de passage majeur pour les exilés entre l’Italie et la France, c’est la société civile qui assume, quasiment seule, l’accueil des personnes migrantes en transit. Un dévouement qui a permis le maintien d’un certain standard d’humanité : à Briançon, les exilés n’ont jamais eu à dormir dehors sous la neige [2].

Sauf qu’avec le temps, les bénévoles fatiguent. Et que ces derniers mois, ils sont dépassés par l’affluence. Le 24 octobre, les associations en arrivent même à fermer leur tout nouveau lieu d’accueil, les Terrasses solidaires. En cause : la surpopulation des locaux (plus de 200 personnes hébergées pour 81 places) qui ne permet plus des conditions de sécurité et de dignité suffisantes. Cette nuit-là, solidaires et hébergés occupent la gare de Briançon, qu’ils évacueront le lendemain pour rejoindre une église.

Problématique à court terme, la fermeture des Terrasses solidaires permet néanmoins de faire pression sur la préfecture, afin qu’elle prenne sa part de l’effort d’accueil, en ouvrant elle-même un lieu d’hébergement complémentaire. Mais la réponse étatique est essentiellement répressive : des renforts de gendarmerie sont envoyés à la frontière pour empêcher un maximum de passages.

Début novembre, confirmation : la préfète Martine Clavel écrit aux associatifs qu’elle ne reconnaît pas la « nécessité d’initier de nouveaux dispositifs d’accueil ». Pas question non plus de « reconnaître celui que vous [les associations, NDLR] avez mis en place et qui conforte l’attraction du Briançonnais pour les migrants ». Conclusion : « Aucun dispositif d’accueil ne sera initié par nos soins. »w (...)

Mi-novembre, l’association Tous migrants a attaqué l’État en justice, afin de forcer la préfecture à ouvrir un centre d’hébergement d’urgence pour les exilés en transit à Briançon. Le 24, jour de l’audience devant le tribunal administratif de Marseille, Me Vincent Brengarth parle d’une « défaillance de la part de l’État » dans son « devoir de protection ». Dans ses conclusions écrites, l’avocat de Tous migrants retranscrit un appel téléphonique au 115, où l’opérateur chargé de l’hébergement d’urgence refuse une personne en raison de sa situation administrative : « On a reçu un avis de la préfecture... Nous, on prend que des personnes qui sont en règle quoi, qui ont des papiers. […] On a des consignes et on peut pas faire autrement, quoi. » (...)

À l’heure où nous mettons sous presse, le jugement n’a pas encore été prononcé.