L’Histoire des enfants, sa silenciation, ça rejoint aussi ce que l’on voit dans le livre : faire le récit de cette Histoire des femmes, des luttes des femmes, des droits des femmes, c’est aussi aborder les autres dominé·es et les femmes racisées. Ça aussi, c’est passionnant quand on voit les freins sur l’intersectionnalité alors même qu’une Olympe de Gouges, évoquée tout à l’heure, a aussi été l’une des premières qui a écrit des pièces de théâtre polémiques qui réclamaient les mêmes droits pour toutes les personnes, y compris pour les esclaves, pour les colonisé·es… Et il est aussi intéressant de voir qu’en fait, il y avait déjà de l’intersectionnalité là-dedans (...)
. J’aurais voulu revenir aussi, dans le livre, sur le récit de ces luttes des femmes racisées, que soit en Algérie, en Tunisie, aux Antilles… C’est aussi ce qui est passionnant dans cette vulgarisation : cette autre histoire mise à portée de tout le monde, c’est l’Histoire des droits des dominé·es, des travailleurs et des travailleuses en même temps. L’une de ces figures du livre a-t-elle suscité quelque chose un écho plus singulier ou intime ou y aurait-t-il des figures tutélaires qui se dégagent particulièrement ?
Mathilde Larrère
Il y en a plein ! Madeleine Pelletier, je l’aime beaucoup. D’abord pour sa trajectoire : elle qui vient d’un milieu hyper populaire, s’en tire grâce à l’école, alors que ses parents auraient voulu qu’elle bosse très vite et elle termine quand même première femme psychiatre. (...)
Elle arrive d’ailleurs à un moment où le diplôme est fermé et c’est La Fronde de Marguerite Durand qui lance une campagne pour la soutenir ! C’est là aussi qu’on voit que les femmes se tendent la main, s’entraident énormément. Parce qu’il y a effectivement entre une femme bourgeoise et une femme ouvrière toute la différence des classes sociales et que par ailleurs, oui, le féminisme bourgeois a pu être complètement aveugle aux réalités des travailleuses. Mais en même temps, quand on regarde La Fronde, alors que Marguerite Durand est une bourgeoise, il y a toute une campagne pour à travail égal/salaire égal et elle parle des ouvrières et des femmes qui bossent dans le tertiaire aussi. Beaucoup de femmes travaillent dans le tertiaire à ce moment-là et elles sont absolument moins bien payées que les hommes. Elles se battent toutes et elles se tendent les mains. Au MLF également, il y a eu de nombreux exemples de soutien, des grèves aussi. Parfois, il y a quand même des choses qui se croisent et qui sont intéressantes à regarder ! Même s’il y a aussi, de fait, un féminisme bourgeois qui n’a pas vu des choses et qui continue à ne pas en voir d’autres, de même qu’il y a un certain féminisme blanc qui continue à fermer les yeux sur les doubles stigmatisations que subissent les femmes racisées. (...)
Par ailleurs, sa vie, c’est d’un tragique absolu aussi puisqu’elle elle va être enfermée après avoir pratiqué un avortement et elle va mourir. Elle va mourir en hôpital psychiatrique, elle, la première femme psychiatre, traitée comme folle juste parce que féministe.
Parmi les autres, j’aime beaucoup Jeanne Deroin aussi. Parce que c’est la lingère devenue institutrice et qui, avec un autre ouvrier, Jean-Baptiste Girard, monte une association qui finalement pose les bases de ce qui était les prémices d’une centrale syndicale, L’Association fraternelle et solidaire de toutes les associations. C’est elle qui rédige les statuts, ce qui était juste extraordinaire. J’ai beaucoup de tendresse également pour Solitude, l’esclave née d’une pariade (viol des esclavisées sur les bateaux négriers) qui connaît l’abolition de l’esclavage en Guadeloupe avant de connaître son rétablissement. Elle se bat enceinte jusqu’aux dents et là encore dans le registre tragique, on l’exécute au lendemain de son accouchement. Il y en a plein franchement et à chaque fois que je les découvre, je suis hyper émue ! (...)
il n’y a pas une puissante, une femme d’exception et personne d’autre à côté, mais un faisceau de femmes qui ont créé, lutté, collectivement à certains moments de l’Histoire et que l’Histoire a invisibilisées… (...)
Quant aux slogans, j’ai commencé à m’y intéresser lors de l’occupation Nuit debout parce que je les ai vus fleurir sur la place, j’ai commencé à les prendre en photo. Et après, c’est devenu un réflexe que je ne pensais pas au début être particulièrement scientifique :
Madeleine Pelletier (1874-1939), feministe et anarchiste
je prenais en photo les graffitis parce que moi, je ne trouve vraiment pas que ça saccage Paris ! Au contraire, je trouve que c’est de la poésie et de la politique urbaines, donc j’aime ça et au bout d’un moment, c’est devenu systématique. Je suis devenue obsessionnelle, au point que, par exemple, lors des manifs des Gilets Jaunes, je revenais le soir pour faire le trajet et pour les prendre tous en photo avant que qu’on ne les efface. Je suis d’ailleurs un peu chiante en manif et j’en profite pour m’excuser auprès de mes copines et de mes copains parce qu’en fait les gens me parlent alors que moi, je suis juste à prendre des photos, des photos, des photos et je cours et je cherche parce que c’est ma récolte. Je sais que je suis chiante en manif à cause de ça. Ça devient obsessionnel ! Je ne suis pas concentrée sur ce qu’on me dit parce que je ne fais que regarder ailleurs pour prendre LA photo. Après je les archive, j’ai tout un système de classement donc s’il y a besoin, je ressors la photo. (...)
j’en ai quelque chose comme 300/400. Et puis, je suis aussi allée rechercher des citations plus anciennes, cette fois presque matrimoniales. On retrouve à peu près toujours les mêmes et je n’ai pas fait des trouvailles supra originales parce que je pense que c’est important aussi qu’il y ait cette dimension : il y a des phrases canoniques comme « Prolétaires de tous les pays qui lavent vos chaussettes ». Mais ces slogans du passé, ils circulent toujours dans le présent ! Ça m’est arrivé de voir un slogan des années 70 ou même une phrase de Beauvoir sur une pancarte. Le 7 mars 2020, pour la marche nocturne féministe, une jeune fille brandissait une pancarte « Nous sommes les petites filles des pétroleuses ». Les slogans ou citations patrimoniales du féminisme sont parfois actualisées : le 1er mai dernier, j’ai vu un « Prolétaire de tous les pays, qui lavent vos masques ? » ! (...)