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Marie-Claude Saliceti
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Terriennes
Entre le Maroc et l’Espagne, "Dames de fraises, doigts de fée" raconte la dure migration des cueilleuses marocaines
Le livre de Chadia Arab, Dames de fraises, doigts de fée, est paru en février 2018 aux éditions En Toutes lettres, dans la collection Enquêtes. 188 pages. Prix : 15 euros.
Article mis en ligne le 3 septembre 2018

"Dames de fraises, doigts de fée", enquête menée par Chadia Arab, chercheuse au CNRS, est sortie aux éditions "En toutes lettres", en février 2018. La géographe propose une immersion dans les systèmes de migration saisonnière entre l’Espagne et le Maroc et dans le quotidien des femmes, venues cueillir les fraises, "l’or rouge" des fermes du Sud de l’Espagne. Entre émancipation par le travail, et non respect des droits de base, cette investigation met en lumière des parcours de femmes qu’on ne veut pas voir.

“Quand on y pense, on s’est battues pour aller travailler dans la misère. Et c’est la misère qui nous fait partir.” Saïda, l’une des travailleuses saisonnières que Chadia Arab a rencontrées au fil de ses années d’investigation résume en deux phrases la situation de ces femmes. Issues d’un milieu très pauvre, elles n’avaient pas d’autres solutions pour s’en sortir que d’aller tenter leur chance en Espagne.

"Contrats en origines", un dispositif contre l’immigration clandestine et pour les besoins en main d’oeuvre non qualifiée ;

Tout commence en 2000, quand l’Espagne commence à mettre en place ce qu’on appelle “les contrats en origines”. “Ces contrats permettent le recrutement directement en pays d’origine, d’abord des Roumaines, des Polonaises et des Bulgares, avant de s’intéresser aux Marocaines, une fois que ces pays de l’Europe de l’Est ont intégré l’Union Européenne.” nous explique Chadia Arab, l’auteure du livre.

Mais il n’y avait à l’époque aucun programme pour encadrer ces contrats.En 2004, le programme européen AENEAS voit le jour. (...)

Cette politique migratoire entre l’Espagne et le Maroc est clairement sexuée, puisqu’elle écarte d’office les hommes, et va jusqu’à préciser dans ces conditions discriminantes, que ces travailleuses doivent avoir au moins un enfant de moins 18 ans, afin de s’assurer du retour de ces femmes

Chadia Arab, géographe, chercheuse au CNRS (...))

Le projet est mis en oeuvre dès 2006, d’abord sans réel encadrement. Résultat, la moitié des 1800 marocaines recrutées par les patrons espagnols prennent la fuite à la fin de leur contrat. (...)

"Dames de fraises", une migration genrée, féminine, une première

Il y a donc un aspect nouveau dans cette migration agricole féminine. Elle précise : “Il s’agit à ma connaissance d’une première pour le Maroc. Jusqu’à présent des femmes étaient employées et choisies pour travailler dans le domaine du "care", du soin, en Espagne. On a vu dans le milieu de la santé, la France, employer des infirmières roumaines, etc. Mais dans le travail agricole, l’Espagne avait essentiellement recruté des hommes. Aujourd’hui, ce sont les femmes qui sont à leur tour choisies, car leurs doigts perçus comme doux et dociles, des doigts de fée, leur permettraient de cueillir cette fois-ci l’or rouge de la province de Huelva.”

La France était déjà venue chercher des hommes dans leurs anciennes colonies, et en particulier dans le Sud marocain, grâce à un recruteur, Mora, pour le travail dans les mines de charbon du Nord Pas De Calais. (...)

Pour revenir l’année suivante, elles doivent travailler de la manière la plus consciencieuse, docile et soumise possible, tout en restant silencieuses.
Chadia Arab (Chadia Arab)

L’espoir de devenir “répétitrice”, c’est à dire d’être rappelée et revenir tous les ans pour travailler, leur fait tout accepter. L’enquête met l’accent sur les parcours de vie brisée de ces femmes. Veuves, ou divorcées, pour la plupart (certaines femmes mariées sont aussi recrutées), avec un ou plusieurs enfants à charge, elles ont toutes une vie difficile au Maroc. La migration saisonnière ou circulaire est leur dernier recours (...)

"Le financement de l’Union européenne est opérationnel entre 2007 et 2011 : deux ans avec le projet AENEAS sur « le programme éthique de gestion migratoire des saisonnières », puis le « Système pour la mobilité des flux migratoires des travailleurs dans la province de Huelva », dans la continuité du premier. Sont pris en charge la gestion du transport, le logement et l’accompagnement par des médiateurs interculturels. Ces 12 médiateurs sont majoritairement d’origine marocaine. Ce projet a été désigné par l’Union européenne comme un modèle à suivre, comme une bonne pratique de l’immigration à travers la migration circulaire de ces femmes. (...) Le maire de Cartaya a reçu la visite de plusieurs provinces agricoles espagnoles qui voulaient dupliquer ce modèle, ainsi que plusieurs délégations marocaines avec des ministres et leurs représentants. Or cette idée de projet éthique, magnifique sur le papier, est, sur le terrain, difficile à tenir, à mettre en pratique et à rendre pérenne dans le temps."

En plus du transport et de l’accueil de ces migrantes saisonnières, ce programme prévoyait des sessions de formation, notamment pour apprendre l’Espagnol, et aussi une aide au dévelopement d’activités économiques, après leur au Maroc. Ce dernier point n’a pas vraiment été réalisé par l’Espagne."

La crise économique met à mal le programme (...)

les financements de l’Union Européenne ont diminué voire disparu, et la FUTEH qui employait notamment les médiateurs a dû fermer ses portes.

Les conditions de travail déjà difficiles auparavant deviennent réellement invivables pour ces travailleuses, à la faveur de la crise, en particulier avec la suppression des accompagnateurs/médiateurs. (...))

"Depuis la crise, les femmes sont souvent laissées seules, à l’abandon en Espagne sans interlocuteur avec lequel discuter." (...)

Sortir les femmes de l’invisibilité

Dames de fraises, doigt de fées tend à humaniser ces programmes migratoires, en racontant les parcours de ces femmes. On découvre qui elles étaient avant de migrer, pourquoi elles ont décidé de partir, comment elles se sont débrouillées, et ce que sont devenues certaines d’entre elles, entre installation en Espagne et retour au Maroc. (...)

La discrimination par les gants

L’enquête évoque le problèmes des gants en plastique portés par les cueilleuses de fraises. Il leur a été demandé de les retirer car cela cassait les fraises. Les Bulgares, Polonaises, Roumaines ont refusé car la cueillette est trop douloureuse et que leurs mains sont abîmées. Les Marocaines ont accepté par peur d’être expulsées. Cette menace implicite fonctionne comme un chantage pour ces travailleuses. (...)

Des cas d’abus sexuels et la loi du silence

Cette année, au mois de juin 2018, une dizaine de femmes a réussi à s’enfuir pour finalement porter plainte contre leurs employeurs pour agressions sexuelles. Une marche a même été organisée avec l’appui du Syndicat andalou des travailleurs. (...)

La mise en lumière de ces agressions, révélées par des journalistes allemands, espagnols et marocains (notamment le site d’information Yabiladi), et confirmées par la première arrestation qui a eu lieu en Espagne remet en question tout un système de ’deal’ théoriquement bien huilé et réfléchi en amont : des femmes contre des fraises." (...)

"Une triple domination intervient et favorise l’exploitation de ces saisonnières : la nationalité (des Marocaines et des employeurs espagnols), le sexe (des femmes saisonnières et des hommes employeurs), la classe (des ouvrières agricoles et des entrepreneurs agricoles), et un contexte post-colonial qu’il ne faut pas négliger entre les deux pays." (...)