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« En Méditerranée, ils nous ont laissé nous noyer » Des mères exilées tentent de vivre avec leurs fantômes
#migrantes #femmes
Article mis en ligne le 30 juillet 2023
dernière modification le 29 juillet 2023

Kadi, Salma, N’Gole, Fatou et Awa ont fui leurs pays au péril de leur vie. Elles ont participé à un atelier de cartographie pour panser leurs traumatismes.

Quai de la Rapée (75) – Écrasées par les 34 degrés et le soleil parisien brûlant, une vingtaine de femmes et leurs enfants s’abritent à l’ombre sur la terrasse de la boîte de nuit du Wanderlust. Kadi (1), 28 ans, emprunte deux feutres et des gommettes rouges vives à sa voisine. « C’est pour représenter la colère. » Ce 7 juillet 2023, la jeune femme participe à un atelier de cartographie. Elle colorie le Mali puis l’Algérie, la Tunisie et la Libye : son parcours à pied depuis la Côte d’Ivoire pour rejoindre son mari à Paris. Son voyage a duré plus de trois ans. « Faire ces cartes, ça nous aide un peu. Ça nous permet de montrer ce qu’on vit, que c’est tout sauf facile. »

D’habitude, ces femmes se croisent à l’Hôtel de Ville de Paris où elles demandent un hébergement digne. La plupart oscillent entre logements sociaux et nuits à la rue. Organisé par Solipam (Solidarité Paris Maman Île-de-France (Idf) – un réseau de santé en périnatalité pour les femmes enceintes et leurs enfants en situation de grande précarité –, l’atelier leur permet d’extérioriser une partie de leurs traumatismes et de parler de santé mentale avec des professionnels. Quelques tables plus loin, Salma (1), enceinte de presque huit mois, trace des flèches oranges sur sa carte. Elle aussi a quitté la Côte d’Ivoire pour la Tunisie, c’était il y a deux ans. La future maman raconte péniblement avoir traversé « trop de choses ». « J’ai eu l’excision à l’âge de sept ans et je me rappelle de tous les détails. » (...)

« Ils nous ont laissé nous noyer. » (...)

Salma raconte qu’il y avait un petit garçon avec eux. Des amies aussi, Mariam et Assetou. « Je ne sais pas combien de gens sont morts. » Kadi aussi a placé une gommette sur la Mer Méditerranée, entre la Libye et l’Italie. « On n’en parle pas trop, mais on est beaucoup à avoir vécu des naufrages. » (...)

« Ça me fait mal de mettre des points sur ces endroits. » (...)

« J’ai été brûlée sur tout le corps à cause de l’essence. » Les jambes tremblantes, la jeune femme aux joues rondes rature plusieurs fois la Libye et colle une nouvelle gommette rouge (...)

Les larmes aux yeux, elle soupire et raconte son arrivée dans le pays d’Afrique du Nord. « En entrant en Libye, comme beaucoup de femmes, j’ai fait des piqûres pour ne pas tomber enceinte à cause des viols. » Nouvelle grande respiration. « Là-bas, ce n’est pas un seul homme qui te viole, c’est un le matin et un autre le soir. Je me rappelle d’une femme qui allait se faire violer, lorsque nous étions en prison. Elle a refusé et l’homme l’a tuée devant nous. On a beaucoup pleuré. » (...)

L’arrivée à Paris (...)

La ville de Paris est, elle, entourée plusieurs fois de rouge. « Je suis fatiguée ici. Je ne vis pas avec mes enfants en ce moment parce que je n’ai pas de logement, je n’ai rien », raconte N’Gole en nettoyant ses lunettes avec un bout de tissu (...)

« Même lorsqu’on a des enfants qui sont nés en France, on n’a pas le droit de bien s’occuper d’eux : on n’a pas le droit de travailler, de payer. La seule chose que l’on souhaite, c’est d’aider nos enfants, les faire vivre. » (...)

« Il y a beaucoup de rouge sur ma carte parce que j’ai trop souffert. Cergy, Pontoise, Sarcelles… J’ai habité dans toutes les villes du Val-d’Oise. 30 hôtels en deux ans. » (...)

À la rue

La veille, la vingtaine de femmes, épuisées, a passé la nuit avec leurs enfants dans l’accueil de jour des Amarres, en bord de Seine. Après une soirée passée à l’Hôtel de ville, elles n’ont pas obtenu de mise à l’abri. Une véritable solidarité s’est créée au fil des derniers mois entre ces mamans aux histoires similaires. « On partage tout, on se fait confiance », soupire Kadi en regardant deux bébés endormis dans des poussettes. Comme Salma, Kadi est enceinte, elle, de six mois. Les deux femmes souffrent d’un fibrome, une tumeur bénigne mais très douloureuse des muscles lisses de l’utérus. Une pathologie dont souffrent beaucoup de jeunes femmes qui, à la rue, ne peuvent pas être soignées rapidement. (...)

« Hier, ça faisait trois nuits qu’on dormait toutes dans la rue. Il y a des femmes ici qui dorment dehors avec leur bébé. Qui souhaite une telle chose dans sa vie ? Personne. » (...)

« Je ne peux pas marcher avec ma grossesse. Je passe mes journées dans les bus et mes nuits dans les noctiliens. On dort jusqu’au terminus puis on en prend un autre. On fait ça toutes les nuits depuis Gare de l’Est ». (...)