Eurodéputée belge écologiste et gynécologue, Petra De Sutter dénonce depuis plusieurs années les offensives menées dans toute l’Europe contre le droit à l’avortement. Et met en garde contre les lobbys bénéficiant de soutiens étrangers qui ciblent les politiques de Bruxelles en vue de restaurer un prétendu ordre naturel.
En janvier, le magazine européen Politico plaçait Petra De Sutter en deuxième position des vingt parlementaires de l’Union à suivre de près. Il est vrai que cette gynécologue, professeure de médecine à l’hôpital universitaire de Gand, ne cesse de se singulariser : depuis 2014, Petra De Sutter est sénatrice écologiste en Belgique – elle est devenue la première parlementaire transgenre du pays. Particulièrement impliquée au sein du Conseil de l’Europe, elle a initié une quinzaine de rapports sur des sujets tels que la GPA, ou l’anonymat du don de gamètes. Depuis deux ans, elle préside également le Forum parlementaire européen pour les droits sexuels et reproductifs (EPF) – qui réunit des élus, des experts en matière de droit à l’avortement, à la contraception, à l’éducation sexuelle ou au respect des LGBT. Enfin, en mai 2019, elle a intégré le Parlement européen. (...)
Petra De Sutter constate des attaques répétées contre le droit à l’avortement. Elles sont conduites par des groupes de pression très organisés, souvent d’inspiration chrétienne, financés par des puissances étrangères. Leur réseau, nommé Agenda Europe, prône le retour à un ordre « naturel » qu’ils jugent mis à mal par la progression des droits humains (ici le rapport de l’EPF sur ce sujet).
Pourquoi l’avortement est-il aujourd’hui une cible ?
Le droit à l’IVG a été obtenu grâce au combat féministe, et au nom de la liberté à disposer de son corps. C’est un marqueur d’égalité au sein d’une société. Ces dernières années, pensant qu’il était acquis, nous nous sommes collectivement assoupis. Or en Italie par exemple, où l’avortement est légal, 70 % des médecins se déclarent objecteurs de conscience et refusent de le pratiquer, abandonnant les femmes à leur sort. Au Portugal, il a été légalisé en 2007… mais la droite conservatrice a voté son déremboursement dès 2015 et permis, là aussi, l’objection de conscience des praticiens. En Espagne, le candidat Mariano Rajoy (Parti populaire, conservateur) avait promis qu’il l’abolirait – il y a renoncé une fois au pouvoir. En Pologne, le gouvernement rêve de le bannir, mais les femmes se mobilisent fortement. En France, le patron d’un important syndicat de gynécologues obstétriciens qualifie l’IVG d’« homicide ». On observe ce qu’on appelle un backlash, une tentative de retour en arrière. À l’inverse, d’autres États européens comme l’Irlande et la Belgique l’ont décriminalisée. (...)
L’avortement est-il aujourd’hui le seul droit menacé ?
Loin de là. Il se passe la même chose avec l’éducation sexuelle, que certains rêvent de sortir de l’école pour qu’elle soit cantonnée à un cercle privé, familial ou religieux. En fait, l’avortement, l’éducation sexuelle et la contraception sont des droits interconnectés, qui se sont construits et étoffés au fil du temps. Désormais, cet ensemble de droits intègre aussi ceux des homosexuels. Tout cela représente une menace pour les tenants de l’ordre naturel, qui n’imaginent la société qu’à travers le schéma : un homme et une femme, mariés, font des enfants. Nous publions régulièrement un atlas européen de la contraception, sur lequel apparaissent très clairement des différences entre le Nord-Ouest et le Sud-Est. Or c’est la même chose pour les droits des homosexuels ; les deux cartes se superposent (...)
”Des anti-IVG actifs dans une trentaine de pays forment le réseau Agenda Europe. Son objectif : changer les lois européennes.”
Comment s’organise l’offensive contre l’avortement ?
D’abord par des actions visibles, comme des pancartes ou des sit-in devant les bâtiments européens. De façon plus ou moins cachée, des groupes sont aussi actifs à l’échelle du continent, dans une trentaine de pays. Ils forment un réseau, nommé Agenda Europe, qui fédère des ONG catholiques, bénéficiant de soutiens financiers des églises évangéliques américaines, ou d’oligarques russes orthodoxes. Leur objectif est de changer les lois européennes. Ce réseau compte des personnalités influentes comme Matteo Salvini en Italie. Ils organisent de grandes conférences sur la famille, mais pas la famille inclusive d’aujourd’hui, la traditionnelle, blanche et nombreuse. (...)
Aux yeux de ces militants, notre modèle de civilisation est menacé, et le droit à l’avortement est un maillon essentiel de cette menace. Dans certains pays vieillissants, les gouvernants mettent en place des politiques natalistes, encourageant les femmes à faire le plus d’enfants possible. C’est un retour en arrière. En Hongrie, Orbán a même renationalisé les cliniques qui traitent l’infertilité.
Qu’est devenue la campagne « One of Us », conduite par les militants anti-avortement ?
Ses initiateurs demandaient que l’Union cesse de financer, dans les pays en voie de développement, des programmes d’accès à l’avortement et de recherche sur les embryons. Ils avaient réussi à recueillir plus d’un million de signatures, seuil à partir duquel la Commission européenne doit normalement se saisir de la question. Ils ont été déboutés par la justice européenne (qui a estimé que l’Union ne porte pas atteinte à la dignité humaine). Quant à une autre initiative de la même mouvance, « Mum, Dad & Kids », lancée en 2015 à l’initiative de la Manif pour tous [et qui entendait inscrire une définition hétérosexuelle du mariage dans la législation européenne, ndlr], elle n’a jamais atteint le million de signatures.
”Aujourd’hui, l’extrême droite représente 10 % des élus européens. Contre l’avortement, elle sait qu’elle peut compter sur les conservateurs.”
L’Europe peut-elle finir par céder face à ces pressions ?
Il y a clairement une tentative de déstabilisation. Elle sert Poutine. Et Trump, arrivé au pouvoir avec les mêmes soutiens financiers, et en portant ces mêmes valeurs. (...)
À chaque élection, tout peut basculer. Pour l’instant, on assiste surtout à une polarisation entre l’ouest et l’est de l’Europe. On s’est laissé surprendre. Du temps de l’URSS, l’avortement n’était pas tabou, c’était même un acte extrêmement pratiqué qui faisait office de contraception. Depuis la chute du communisme, l’Église orthodoxe a refait surface, et les politiciens au pouvoir à l’est sont issus de ces cercles-là. Poutine se pose en défenseur des valeurs chrétiennes de l’Europe. Nous, Européens de l’Ouest, passons à ses yeux pour des dégénérés.
Que disent ces actions de notre époque ?
Les populistes soutiennent qu’autrefois tout était plus simple, plus logique. Les gens savaient ce qu’étaient un homme, une femme, chacun connaissait sa place. Il n’y avait pas non plus de migrants ni de problème avec le climat. (...)
Cette frange de l’échiquier politique ne cherche qu’une chose : restaurer un ordre ancien.