Bandeau
mcInform@ctions
Travail de fourmi, effet papillon...
Descriptif du site
Non-Fiction
ENTRETIEN – « L’identité nationale est une arme de guerre idéologique »
Article mis en ligne le 11 janvier 2017
dernière modification le 4 janvier 2017

Laurent Bazin est anthropologue. Mohamed Bridji est refoulé de tous ses territoires, puisque ni la France ni l’Algérie ne lui reconnaissent de leur appartenir : la première l’a expulsé, la seconde n’aime pas les expulsés. Ensemble, ils ont fondé le site Leparia.fr.

Ce site, c’est l’histoire d’une rencontre de l’université et de la rue, et le point de départ d’une écriture de l’exil. Au milieu de toutes les publications sur les expulsions, les tentatives d’explication et de compréhension des choix politiques des États-nations, la démarche de Laurent Bazin et de Mohamed Bridji sort de l’ordinaire. Ils la présentent comme la tentative de produire une recherche « expérimentale et engagée », soucieuse de prendre position plutôt que de percevoir la rente de sa situation.

La conviction de départ est donc que comprendre l’exil suppose de faire œuvre de littérature. La sociologie et l’anthropologie réfléchissent depuis quelques temps à leur propre discours, laissant de côté, sans pour autant le négliger, l’appareil conceptuel qui en fonde la scientificité. La condition de l’exilé d’Alexis Nouss (MSH, 2015) développait la problématique, refusant d’employer le vocabulaire traditionnel (migrant, réfugié, immigré…), incapable de rendre compte de la réalité de l’expérience de l’exil, pour s’attacher aux écrivains de l’exil (Kafka, Celan, Benjamin…) qui en disent et en montrent le sens. Leparia fait aussi le pari d’une sociologie par l’écriture (...)

Laurent Bazin : C’est d’abord un nouveau territoire de l’écriture de l’anthropologie que met en place ce récit. Je le désigne par l’expression « écriture expérimentale ». Il ne s’agit nullement d’en rester à une histoire individuelle, mais à travers ce récit, de construire un modèle de compréhension des phénomènes identitaires en France et ailleurs, de leur reproduction en termes de domination.

Mohamed Bridji : Je ne représente que moi en racontant mon histoire, mais en faisant connaître ce qui m’est arrivé, je n’écris pas que pour moi. Je le fais pour tous les parias, les « broyés » : les gars de cité, les taulards, les immigrés, les réfugiés, les sans-papiers, les expulsés… Les discours généraux balaient leurs voix : on parle d’eux tout le temps dans les médias, mais on n’écoute jamais ce qu’ils ont à dire. (...)

si la plupart des sites ont pour vocation d’être des plateformes de promotion, l’objectif ici est différent. Le numérique, en offrant un autre rapport au temps et à l’espace, permet de multiplier les points de vue. Il n’y a pas que l’écriture qui s’expose, mais aussi d’autres sources qui permettent d’alimenter la réflexion : les hyperliens, les vidéos, les chansons... Le lieu de la lecture est repensé. A la place d’un livre qui se donne à lire sur l’axe progressiste de la chronologie, le site numérique ouvre à une lecture en constellation, à la perception plus complexe, puisqu’elle introduit plusieurs documents dans la temporalité de l’instant.(...)

J’ai comparé trois pays : la Côte-d’Ivoire, la France, l’Ouzbékistan. J’ai conclu à ce sujet que : « les États contemporains se caractérisent par la formulation d’idéologies de l’identité nationale, sur laquelle des régimes politiques de nature très diverse tentent d’asseoir une légitimité émoussée par la mondialisation et le néolibéralisme, rompant ainsi avec à la période antérieure dominée par des idéologies nationalistes modernisatrices, où l’État affirmait sa souveraineté sur la maîtrise de l’économie et l’idée de transformer la société. » Mon travail avec Mohamed prolonge ce travail sur l’identité nationale, comme arme de guerre idéologique, aboutissant à la désintégration de la société. (...)

Les « parias » d’aujourd’hui sont le pur produit de l’ultralibéralisme. Ils sont rejetés dans les marges, altérisés, contenus au-delà des frontières géographiques, symboliques, administratives, religieuses, etc. Ce sont les murs que l’on dresse tout autour de l’Europe, c’est la construction de l’islam comme « problème » public, c’est aussi la frontière de plus en plus infranchissable entre les « français de souche » – terme introduit dans la terminologie scientifique par Michèle Tribalat, démographe… – et les autres. (...)