Alors que l’Espagne vit une crise humanitaire sans précédent, le mouvement social subit une répression constante d’un régime qui a peur du changement et protège ses intérêts. Le bipartisme PP/PSOE qui alternent au pouvoir depuis la fin de la dictature, est fort affaibli par une succession de luttes sociales victorieuses et l’irruption d’initiatives populaires qui mettent en pratique de nouvelles façons de faire de la politique. À n’en pas douter, l’Espagne entre dans une phase de mobilisation qui augure de possibles changements politiques importants.
Quelques mois après le mouvement indigné (communément appelé 15M en Espagne pour la date historique du début du mouvement, le 15 mai 2011 |1|), le PP gagnait l’élection présidentielle de décembre 2011 donnant l’occasion aux détracteurs du mouvement social de le délégitimer en le mettant au défi de réaliser le changement politique « légalement » par les urnes. Par la suite, les places publiques se sont vidées, l’affluence aux assemblées s’est réduite au minimum, il semblait que la vague 15M refluait. Beaucoup ont dit que le mouvement était « mort » sans être parvenu à ses fins. C’était sous-estimer un mouvement inter-générationnel d’une telle ampleur, un mouvement qui a généré un changement de conscience collective sur la place publique en Espagne et ailleurs dans le monde. L’adhésion à une réelle démocratie (le pouvoir au peuple) et à la défense des droits sociaux bafoués y a fait consensus. Même après l’occupation des places, le 15M n’a jamais totalement disparu. Il a certes perdu en visibilité mais s’est dissous dans une multitude d’initiatives collectives : médias alternatifs, marchés de troc, banques de temps, potagers collectifs, coopératives... Différentes coordinations se sont mises en place, pour le droit au logement, pour une constituante, contre la répression, pour la nationalisation des banques, la défense de l’eau, pour un Audit citoyen de la dette (PACD) |2| ... Des moments forts de mobilisations ont continué à ponctuer l’histoire sociale (...)
Par ailleurs, ont émergé les « marées » (« Mareas » en espagnol) dont les manifestations sont reconnaissables par la couleur vestimentaire des manifestants : marée blanche pour les secteurs en lutte dans la santé connue pour sa lutte emblématique contre la privatisation de six hôpitaux à Madrid, verte pour l’éducation, rouge pour la science, bleue pour la défense de l’eau, noire pour la défense des conditions de travail des fonctionnaires et contre les coupes budgétaires ou encore violette pour le droit des femmes. Dès lors le mouvement social s’est structuré autour de revendications sectorielles. Il ne manquait plus qu’à unir ces forces puis les inciter à prendre le pouvoir...
L’effet Gamonal et les Marches de la dignité
En ce début d’année 2014, Gamonal, un quartier populaire de Burgos qui compte plus de 25 % de chômeurs, a réussi à stopper un projet urbanistique engageant des dépenses de plus de 8 millions d’euros pour la construction d’un boulevard et un parking payant. L’abandon du projet urbanistique imposé à un quartier aux besoins sociaux gigantesques est une victoire importante du mouvement social qui a été répercutée dans tout le pays contre le défaitisme ambiant, comme un antécédent de victoire possible. Cette lutte a considérablement motivé le mouvement social en démontrant qu’il pouvait gagner, du moins localement. On parle de « l’effet Gamonal » pour signifier son potentiel effet de contagion. Dès lors l’espoir ressuscité encourage la mobilisation. Le slogan « si se puede ! » (oui c’est possible !), devenu célèbre (...)
Par la suite, de grandes mobilisations fédérant toutes ces marées humaines ont fait irruption, comme celles des Marches de la dignité réclamant du pain, du travail, un toit et la dignité (“pan, trabajo, techo y dignidad”) qui a réuni près d’un million de personnes venues de tout le territoire à Madrid le 22 mars 2014 |5|. Celles-ci ont constitué un succès de mobilisation radicale, d’implication territoriale étendue et unitaire via un processus venu d’en bas. C’est sans aucun doute une évolution qualitative importante et la coordination des Marches compte bien poursuivre les mobilisations notamment du 24 au 29 novembre 2014, par des actions et manifestations.