Après son livre pionnier sur l’histoire occultée des chasses aux sorcières, Silvia Federici raconte comment, au XIXe siècle, s’est forgé le concept de la femme au foyer, pour mieux produire les nouvelles générations d’ouvriers.
L’OBS. Vous avez publié en 2004 « Caliban et la sorcière », qui a rencontré au fil des années un écho grandissant, notamment en France, où il a été traduit en 2012. Récemment, « Sorcières : la puissance invaincue des femmes » de Mona Chollet a connu un énorme succès en librairie. Comment percevez-vous ce changement de perception de la figure de la sorcière ?
Dès les années 1970, le mouvement féministe a marqué son intérêt pour les sorcières. Dans les manifestations, on scandait : « Nous sommes les descendantes des sorcières que vous n’avez pas brûlées ». Il y a aujourd’hui une nouvelle vague, qui est très forte, notamment en Espagne et en Amérique latine, et qui grandit ailleurs. Parmi les éléments déclencheurs, je crois qu’il y a la prise de conscience que les problèmes censés être résolus ne le sont pas du tout, que le travail extra-domestique n’a pas donné l’autonomie espérée, que la situation professionnelle des femmes reste toujours précaire, mais surtout qu’on assiste à une incroyable augmentation de la violence contre la femme.
Et qui prend des formes différentes. En Amérique latine, les paramilitaires, les narcotrafiquants, les milices s’en prennent aux femmes qui protestent contre les compagnies minières et pétrolières ou les trafics de drogue. Aux Etats-Unis, les femmes noires ont trois à quatre fois plus de risques de mourir de leur grossesse que les autres. Des milliers de femmes sont accusées d’être des sorcières et tuées en Afrique. Ailleurs, on assiste à des attaques institutionnelles, par exemple sur la question de la procréation et de l’avortement. (...)
On a pourtant l’impression que la sorcière devient « à la mode ».
Peut-être, mais si je peux dire que je suis heureuse que les femmes revendiquent une connexion avec les sorcières, je ne le suis pas de la mythologisation dont elles font l’objet. Les « sorcières » qui ont été exterminées entre le XVIe et le XVIIIe siècles étaient des femmes communes, paysannes, artisanes, prostituées, et nullement des femmes avec des pouvoirs spéciaux. La chasse aux sorcières est restée comme une légende, pas comme un fait politique. La plupart des gens n’en connaissent rien et le tourisme véhicule les pires clichés à son endroit.
A Saint-Jean-de-Luz, par exemple, la chasse aux sorcières est l’objet d’une commercialisation intensive (...)
Quand on pense que la chasse aux sorcières a fait plus de 100 000 victimes, cela fait mal tout de même. (...)
Comment lutter contre cette folklorisation ?
En Espagne, des groupes de femmes explorent actuellement les archives. Elles sont au moins 150 à faire ce travail, et ce ne sont pas des universitaires. Nous voulons étudier cette histoire qui a été complètement invisibilisée, la politiser, la connecter avec le présent. Le retour aux sorcières est une bonne chose si cela dépasse l’effet de mode et fait l’objet d’un travail historique réel. Il faut comprendre ce qui s’est passé et en tirer les conséquences pour aujourd’hui.
« S’il y a du progrès dans la condition féminine, je l’attribue à la lutte des femmes » (...)
A partir des années 1850, le capitalisme entre dans une crise du travail et de la reproduction de la classe ouvrière. Dans la première phase de la révolution industrielle, la logique du capitalisme a été de baisser le salaire le plus possible, tout en augmentant sans limite le temps de travail, et cela, pour toute la famille : le mari, la femme, les enfants. Or, cette pression sur la famille ouvrière empêchait le travail de reproduction… (...)
Qu’appelez-vous « travail de reproduction » ?
Tout ce qui concerne non pas la production de biens marchands, mais les conditions pour obtenir des ouvriers capables de produire ces biens : manger, dormir, s’habiller, entretenir la maison, avoir des enfants. En 1850, la mortalité infantile était énorme et l’ouvrier mourrait en moyenne à 35 ans. C’était une classe ouvrière qui était très rapidement consumée par la vie en usine, dont le corps était très abîmé et qui n’était plus en état de se reproduire. Or, à partir de 1850, le capitalisme connaît une évolution, en passant de l’industrie légère (textile) à l’industrie lourde. Le charbon, l’acier, le chemin de fer nécessitent un type de prolétaire différent, plus fort, plus résistant. Simultanément, c’est le début des syndicats, les chartistes, la révolte des canuts. La révolution de 1848 déclenche la grande peur des classes dominantes européennes. Il y a enfin une inquiétude des milieux bourgeois autour de la figure de l’ouvrière : on dit qu’elle est en train de perdre sa féminité, qu’elle ne s’occupe pas bien de ses enfants…
Commence alors une réforme en profondeur, qui va culminer avec le modèle fordiste. La base idéologique en est le « salaire familial » : désormais, c’est l’homme seul qui est censé gagner de quoi faire vivre toute sa famille. Les syndicats masculins se mettent à dénoncer la présence à l’usine des femmes et des enfants, qu’ils accusent de faire baisser le salaire. Et de 1870 à 1900, le salaire masculin est ainsi multiplié par 4 ou 5. Peu à peu, par une succession de lois, femmes et enfants sont exclus des usines, en commençant par le travail de nuit. (...)
La réforme de l’urbanisme converge dans le même sens : on construit des fontaines et des lavoirs, on ramasse les déchets, on installe l’eau dans les maisons, les habitations deviennent plus larges, plus aérées, on ouvre des magasins dans le quartier où la femme pourra aller faire ses courses. Enfin, on creuse la différence entre l’ouvrière et la prostituée. Jusque-là, beaucoup de femmes se prostituaient, et les deux figures étaient interchangeables. Désormais, la prostituée va devoir se présenter à la police, se soumettre à des contrôles médicaux. Tout cela crée une nouvelle famille prolétaire, centrée sur la figure de l’épouse, qui peut avoir un autre petit travail, mais dont l’objectif et le rôle principal est d’assurer la reproduction de la force de travail de son mari. (...)
Dans les discours de l’époque, émerge l’idée que la femme doit non seulement faire à manger et éduquer les enfants, mais aussi satisfaire sexuellement son mari ouvrier et s’occuper de ses émotions.
La femme est donc au centre de cette nouvelle forme de travail de reproduction ; elle devient même l’administratrice du salaire masculin et assure la bonne gestion du foyer. Sexe, émotion, administration, procréation : voilà ce qui va désormais définir la femme au foyer, cœur de la nouvelle famille nucléaire. (...)
Dans la Première Internationale, il y eut à l’époque un débat très fort. Beaucoup d’hommes voulaient l’expulsion des femmes et le salaire familial. Quelques femmes, pourtant, n’étaient pas d’accord : elles avaient compris que le salaire familial signifiait un nouveau type de patriarcat. Elles réclamaient donc que la femme reste à travailler dans les usines et lutte avec les travailleurs pour améliorer les conditions de travail. Il semble que Marx était d’accord avec ces femmes, mais sans aller jusqu’à prendre une position ouverte.
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Malgré tout, les ouvriers mourraient à 35 ans, et aujourd’hui à 80 ans.
Mais qui vit si longtemps dans la population mondiale ? En tout cas, pas les ouvriers de Foxconn (société taïwanaise de composants électroniques, qui a de nombreuses usines en Chine) : ceux qui fabriquent les ordinateurs travaillent dans des conditions effrayantes et l’une des formes de leur lutte est le suicide. Dans les usines, la direction a dû faire poser des protections aux fenêtres car beaucoup se sont défenestrés par désespoir. Le suicide comme seule arme, vous vous rendez compte ? Et au Congo, à quel âge meurent les jeunes qui excavent le minerai avec les mains ? Et au Bangladesh ? Et aux Etats-Unis, où une partie de plus en plus vaste de la population vit dans des bidonvilles ? Est-ce cela le progrès ?
« Nous, féministes, avons commencé à analyser la baisse de la natalité comme une grève souterraine » (...)
Je crois que le mouvement féministe des années 1970 a vraiment été révolutionnaire, parce qu’il a contesté le confinement de la femme au foyer, le travail domestique et l’institution-même du mariage. Il a démasqué la division entre la production et la reproduction, entre le privé et le public, le personnel et le politique. Il a dénoncé la hiérarchie de genre, la division sexuée du travail. Il avait une forte capacité à démanteler les structures fondamentales de ce capitalisme patriarcal. Car nous avons examiné ce travail domestique auquel les femmes étaient destinées et, en lisant Marx, nous avons compris qu’il était lui aussi un type de production. (...)
La production capitaliste ne se limite pas à l’usine, elle commence à la maison, au sein du foyer. Il y a donc deux types de production dans le capitalisme : la production des marchandises et la production des producteurs. (...)
Il était crucial de comprendre que les bénéficiaires de notre travail n’étaient pas seulement nos maris ou nous enfants, mais le capitalisme lui-même ! Le capitalisme est une grande fabrique sociale, et la maison est un lieu central pour la cadence de la chaîne de montage.
Au départ de la chaîne de montage, il y a donc la maison, où on fabrique les petits travailleurs.
Oui. Et nous nous sommes donc aussi intéressées à la question du salaire. Qu’est-ce que le salaire ? C’est un principe d’organisation de la société qui permet au capitalisme d’occulter la partie du travail qui n’est pas salariée – le travail de reproduction et d’entretien domestique justement. Par son absence, le salaire « naturalise » le travail de reproduction, il transforme cette sphère d’activité humaine tellement importante en une sphère naturelle, animale, dévalorisée. Il établit une hiérarchie entre les exploités : il y a ceux qui sont reconnus, qui défilent le 1er mai avec le syndicat et la banderole, et il y a la femme, qui reste à la maison pour cuisiner. (...)