L’expulsion des chrétiens de Mossoul représente la dernière mesure prise par le nouvel État islamique qui s’étend de l’ouest de la Syrie aux confins de Bagdad. Il aura fallu aux groupes radicaux musulmans dix années et la guerre américaine en Irak pour asseoir leur influence au cœur du Proche-Orient. Durablement ?
(...) Sans espoir de retour, les chrétiens mossouliotes mettent fin dans l’effroi à une présence vieille de 19 siècles, tandis que dans les quartiers chiites de Bagdad, une série de sept attentats commandités par l’EIIL tue 24 personnes. Au cours des semaines précédentes, de l’autre côté de la ligne de terre remblayée qui séparait il y a deux mois encore l’Irak de la Syrie, c’est toute la province de Deir ez-Zor qui est conquise par l’EIIL. Ses richesses pétrolières rejoignent le butin du califat proclamé le 29 juin dernier sous le nom d’« État islamique ». Plus loin encore vers l’ouest, à proximité des sites antiques de Palmyre, le gisement gazier de Shaer passe sous contrôle de ses hommes, après que ces derniers ont abattu au combat ou exécuté sommairement 270 membres des forces de sécurité syriennes. (...)
Au tournant de cet été brutal, l’État islamique s’est taillé une place pérenne dans la géographie bousculée du Proche-Orient, dans l’histoire de ses hantises, dans l’inventaire de ses monstres. Cela fait pourtant plus de 10 ans que ses prédécesseurs successifs occupent la scène irakienne. Le 26 février 2003, très loin de Mossoul et avant même la chute de Saddam Hussein, le Jordanien Abou Moussab Al-Zarkaoui, futur inspirateur de l’État islamique, était présenté par le secrétaire d’État américain Colin Powell devant le Conseil de sécurité des Nations unies. Révélé à l’opinion internationale — sur la base de renseignements fallacieux — comme le chaînon manquant entre le régime de Saddam Hussein et Al-Qaida, l’homme dont l’existence devait contribuer à justifier l’intervention des États-Unis en Irak n’est alors qu’un militant de troisième rang du djihad global. Chassé d’Afghanistan, où il séjournait depuis 1999, par la chute du régime des talibans, Al-Zarkaoui, qui n’entretient que des relations distantes avec l’organisation d’Oussama Ben Laden, s’est réfugié dans les zones grises séparant l’Iran du Kurdistan irakien. En compagnie de quelques fidèles, il attend des jours meilleurs auprès du groupe djihadiste Ansar al-Islam avant que la prestation de Powell à New York ne donne naissance à un mythe auquel il s’attachera bientôt à donner corps, posant les toutes premiers jalons du califat à venir.
La carrière d’Al-Zarkaoui et la préhistoire de l’État islamique ressemblent en effet à une étrange prophétie autoréalisatrice. (...)
les attaques attribuées au réseau d’Al-Zarkaoui se multiplient, provoquant la mort de centaines de personnes. Si certaines sont avérées, il bénéficie de l’effet grossissant de la propagande américaine pour laquelle il continue de jouer un rôle précieux : après avoir servi de prétexte à l’intervention de Washington en Irak, son importance est gonflée afin que l’opinion irakienne identifie l’insurrection sunnite, largement nationaliste, à un djihad apatride, porté par des individus déracinés comme le Jordanien Zarkaoui, lui même identifié à l’ennemi absolu de Washington, Ben Laden. (...)
Ce n’est pourtant pas avant le mois d’octobre 2004 que le JTD fait allégeance à Ben Laden, devenant ainsi Al-Qaida en Mésopotamie. (...)
à la guerre sainte déterritorialisée de Ben Laden, Al-Zarkaoui préfère le contrôle effectif sur des territoires arrachés à la souveraineté d’États faillis, en proie à des tensions confessionnelles, où les djihadistes pourront imposer leur nouvel ordre grâce à leurs institutions propres. (...)
En armant et en finançant des milices tribales sunnites et certains groupes insurgés regroupés au sein des milices dites de la Sahwa (« le réveil »), Washington parvient à rallier une partie conséquente de la mouvance sunnite à la lutte contre l’EII. Cette politique porte ses fruits et permet un réel affaiblissement des djihadistes et une baisse conséquente du niveau de violence. Cependant, le retrait américain des villes à partir de 2009 se traduit par une reprise des attentats antichiites, et bientôt l’année 2011 se profile avec deux opportunités majeures pour l’EII : le retrait définitif des troupes américaines, prévu de longue date pour le mois de décembre, et la divine surprise de la guerre civile syrienne. (...)
Misant sur une dérive confessionnelle du conflit, l’État islamique irakien fonde en janvier 2012 une branche syrienne, Jabhat Al-Nousra, qui prend une importance croissante dans l’opposition armée à Bachar Al-Assad. La montée des tensions confessionnelles à l’échelle de toute la région, entraînée par le conflit syrien, ainsi que les opportunités territoriales représentées par une situation de guerre civile, servent les ambitions historiques de l’EII. (...)
La déroute des forces de sécurité irakiennes a offert à l’EIIL — devenu État islamique dont l’émir s’est autoproclamé calife — un territoire lui permettant de se mettre en scène en tant qu’État légitime, mobilisant un imaginaire cartographique et homogénéisant sa gouvernance en Syrie comme en Irak tout en tenant compte de ses rapports avec les acteurs locaux. Issu d’une voie rivale de celle d’Al-Qaida depuis ses origines, l’État islamique devrait maintenant chercher à consolider son influence au delà du territoire qu’il contrôle. À mener en somme, comme tout État qui se respecte, une politique extérieure. (...)
Pour Romain Caillet, chercheur à l’Institut français du Proche Orient (IFPO) et consultant spécialiste des salafistes, « de la péninsule arabique au Maroc en passant par l’Algérie et le Sahel, toutes les branches régionales d’Al-Qaida devraient se trouver prochainement divisées par l’allégeance d’une partie de leurs membres à l’État islamique ». Entre enracinement institutionnel local et influence militante transnationale, l’État islamique ouvre une nouvelle ère dans le djihad global.