(...) Pour moi, ça a commencé par un coup de téléphone sur mon portable, avant l’été 2017. « Bonjour, je m’appelle Pierre Spatz et je voudrais vous voir. C’est important ». J’allais entendre parler de l’affaire Darmanin pour la première fois. (...)
Quand Pierre m’a raconté l’histoire de Sophie Spatz, j’ai réagi comme avec chaque histoire. J’écoute la victime présumée et je réagis pour elle. D’abord je qualifie les faits pour contrer la tentative permanente de banalisation : « Ce que vous me racontez pourrait être qualifié de viol par un tribunal. C’est grave ». Ensuite, je réassure la personne qui est souvent inquiète : « Vous avez bien fait de venir me voir. Votre histoire est dure. Mais ça va aller ». Enfin, je propose des solutions : un accompagnement pour la victime (appelez le 0800 05 95 95), un contact avec une avocate spécialisée sur la question des violences et une rencontre avec des journalistes pour qu’une enquête soit menée. (...)
Je ne sais pas comment chacune et chacun pense son rôle de citoyenne et citoyen. En ce qui me concerne, lorsqu’une personne vient me voir, m’écrit ou m’appelle pour me parler de violences, je réagis toujours de la même manière. Je nomme, je rassure, j’oriente.
Est-ce que j’aurais du partir en courant ce jour là ? Dire à Pierre : « Ecoutez, votre dossier, je ne vais même pas le lire. S’en prendre à un ministre, vous rigolez ? ». Est-ce que j’aurais du me dire que tout cela ne me regardait pas ? Qu’au final, cette violence, si elle était avérée, n’était pas mon problème ?
J’ai reçu depuis des mois des informations et des témoignages qui concernent des responsables politiques. De tous bords. A de très hauts niveaux de responsabilités. Des ministres, des responsables de partis de gauche comme de droite, des hauts fonctionnaires. Contrairement à ce que la société semble penser, les femmes victimes parlent. Le problème, c’est que souvent personne ne les entend.
Je ne suis ni journaliste, ni juge. Je ne peux enquêter ou juger. Je suis militante féministe. Je peux accueillir la parole des femmes victimes et les orienter. C’est ce que j’essaye de faire. C’est ce que je ferai à nouveau si d’autres femmes victimes de ministres viennent me voir.
Si une victime me demande s’il faut porter plainte, je réponds toujours la même chose : « Je ne sais pas, c’est à votre avocat.e et aux associations de vous accompagner ». Je n’ai pas porté plainte pour le viol que j’ai subi. Je serai bien à mal de conseiller quelqu’une là-dessus.
Depuis que Le Monde a rendu publique l’affaire, je suis sidérée.
Je suis sidérée par la façon dont Sophie Spatz, la plaignante, est présentée. Son ancien métier de call-girl est rappelé systématiquement. Sophie aurait été dentelière ou enseignante, personne n’en saurait rien. Comme si son ancien métier pouvait justifier une violence sexuelle ou qu’il constituait une information sur la crédibilité de ses accusations. Son passé judiciaire rappelé en boucle. Logique. Si t’as été condamnée par la justice dans le passé, t’es immunisée contre le viol (au secours).
Je suis sidérée par la méconnaissance généralisée sur les violences sexuelles. (...)
Je suis sidérée par la réaction du gouvernement et des député.e.s en Marche qui se mobilisent pour défendre (et applaudir !) le ministre accusé de viol. (...)
Je suis sidérée que la ministre de la Justice, Nicole Belloubet ait commenté une enquête préliminaire pour viol alors même qu’elle vise un membre de son gouvernement. Elle est la supérieure hiérarchique du parquet, chargé d’appliquer la loi. Comment la patronne du parquet peut s’exprimer sur une enquête préliminaire sans que personne ne réagisse ? (...)
Je suis enfin sidérée par la façon dont certains médias et éditorialistes qualifient mon intervention. J’ai accompagné une femme victime venue demander de l’aide. Je l’ai fait des dizaines et dizaines de fois ces derniers mois. J’aurais dû dire « merde » à Sophie parce qu’elle accusait un responsable politique ? La traiter différemment sous prétexte que cela pourrait m’apporter des ennuis ? (...)
Je dois reconnaître que depuis quelques jours, je me dis parfois « Mais pourquoi je n’ai pas fermé ma gu…. ? ». En réalité, je sais pourquoi. Parce que je ne peux plus. Je ne sais plus faire ça. Je ne sais plus me taire ou tourner le dos lorsqu’on me parle de violences. Parce que je pense qu’en détournant le regard, vous, moi, nous sommes en réalité une partie du problème.