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Marie-Claude Saliceti
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Street Press
Dans le Pas-de-Calais, les enfants exilés sont interdits d’école
Article mis en ligne le 28 juin 2022

Dans plusieurs centres d’hébergement du Pas-de-Calais, les familles d’exilés ont interdiction d’inscrire leurs enfants à l’école. Selon plusieurs témoignages et enregistrements, la consigne illégale vient de la préfecture.

Soizic (1) a été la première à lancer l’alerte. En 2018, cette maîtresse de maison de 52 ans est recrutée par l’association la Vie active pour travailler au Centre d’Accueil et d’Examen des Situation (CAES) de Nedonchel (62). Dans cette structure chargée de l’hébergement et de l’accompagnement social de personnes souhaitant demander l’asile en France, elle s’occupe des tâches de la vie quotidienne : cuisine, ménage… Comme la majorité des salariés de l’équipe, elle n’a pas de formation adaptée. « Quand je suis arrivée, certaines familles étaient là depuis un an. Les enfants n’avaient jamais été scolarisés. Quand j’ai posé la question, on m’a répondu que c’était une demande de la préfecture », se souvient l’ancienne salariée. Très vite, Soizic constate des conditions d’accueil indignes. Face à une direction impassible, elle décide de mobiliser ses proches et des associations extérieures pour venir en aide aux familles souvent dépourvues de matériel de première nécessité. « Tu respectes les règles ou tu t’en vas ! », la menace un jour Thierry D., chef de service de la Vie active. Pour Soizic, les intentions de la préfecture et de l’association ne font aucun doute (...)

En 2020, submergée par le stress, Soizic craque. « Je me suis réveillée un matin aveugle d’un œil et le poignet paralysé. Je voulais continuer à travailler, mais mon médecin m’a mis en arrêt pendant trois mois ». Elle finira par démissionner et quitter la région, « dégoutée » par les pratiques de la Vie active. Elle contactera l’Inspection du travail plusieurs mois après son départ pour obtenir ses indemnités de fin de contrat que la Vie active refuse de lui remettre. Suite à ses alertes, plusieurs associations enquêteront collectivement sur les conditions de vie en CAES. Les constats sont accablants, il est notamment question de malnutrition et d’entraves volontaires à la scolarisation des enfants. Le Défenseur des Droits est saisi à plusieurs reprises dès 2019. StreetPress s’est également procuré un enregistrement, publié ci-dessous, qui témoigne d’une interdiction pour les exilés d’inscrire leurs enfants à l’école, pourtant obligatoire. Une consigne illégale qui vient de la préfecture. (...)

Selon nos informations, entre 2018 et 2021, plusieurs dizaines de familles avec enfants auraient subi cette pratique. Des familles racontent avoir même subi des représailles de la part de l’association la Vie active pour avoir contourné la règle (...)

« Je ne peux pas porter plainte car j’ai peur, je ne suis pas légale en France et je connais leur pouvoir, ils peuvent faire beaucoup de choses », soupire Nadia (1). Deux ans après les faits, la demandeuse d’asile a accepté de témoigner, mais craint toujours de subir les foudres de la préfecture du Pas-de-Calais. (...)

« Ils me répétaient tout le temps qu’il n’y avait pas d’école à Nedonchel », se souvient-elle. Son mari est hospitalisé en psychiatrie. Nadia s’occupe seule de ses enfants dans ce centre principalement occupé par des hommes. Elle aurait finalement été orientée vers le CHRS féminin de Béthune à la fin de l’été.

Dès son arrivée au CHRS, la référente sociale aurait donné le ton. « Vous n’avez pas le droit d’inscrire vos enfants à l’école, vous êtes demandeur d’asile ». (...)

Nadia aurait refusé cette consigne qu’elle sait illégale et aurait décidé de se rendre seule en mairie. Elle aurait été convoquée le jour même par sa référente sociale. « Tu vas avoir beaucoup de problèmes. Le préfet peut vous mettre à l’extérieur du foyer. Ils peuvent vous expulser », aurait prévenu la travailleuse sociale. Les représailles ne se seraient pas fait attendre. Le soir venu, sur le grand tableau situé dans la salle de restauration collective aurait été inscrit son nom de famille suivi de la mention « Pas de pack d’eau ».

Pour Nadia, c’est une humiliation insupportable. Elle aurait demandé à voir la responsable du centre qui aurait aussitôt effacé le tableau de peur que Nadia ne dénonce ces pratiques à l’extérieur du centre. Dès lors, la famille de Nadia aurait également été privée du kit d’hygiène distribué chaque semaine aux résidents comme le prévoit le contrat de séjour. (...)

« Ils avaient peur de la révolte des autres familles. Je devais passer par une autre porte pour aller chercher mon courrier. Je n’avais pas le droit d’inviter des gens dans l’appartement », relate Nadia. Elle y serait restée 15 jours avant d’être transférée dans un centre d’une autre ville. Selon la demandeuse d’asile, le traitement qui leur a été réservé depuis leur arrivée à Nédonchel a aggravé l’état de santé de son mari, encore hospitalisé en psychiatrie à l’heure actuelle. (...)

« Un système punitif »

Jusqu’en 2020, plusieurs associations étaient autorisées à mener des actions éducatives en direction des enfants des CAES à condition « de ne rien divulguer de ce qu’il a entendu de l’usager, de sa famille, et des professionnels ». Ces partenariats seront finalement rompus par la Vie active en mars 2020, sous prétexte de la crise sanitaire. Pour Léo, coordinatrice associative entre 2020 et 2021, il s’agissait plutôt « d’une bonne excuse », pour éviter les regards extérieurs. À l’heure actuelle, les contacts entre l’équipe du CAES et les associations extérieures sont « absentes ou médiocres ». (...)

Du jour au lendemain, la famille de Leila serait devenue « personæ non gratæ » dans le centre. « Quand on passait, on ne nous parlait pas, tout simplement. Quand il y avait des évènements organisés, les travailleurs sociaux prévenaient tout le monde sauf les familles ayant inscrit leurs enfants à l’école. On avait plus de tâches collectives que les autres (…) Les familles qui n’ont pas d’enfants scolarisés avaient le droit de cuisiner dans leurs chambres, les autres non ».

Elle raconte avoir été victime tout au long de son hébergement de préjugés racistes. « C’est votre père qui vous force à mettre un voile ? ». « Est-ce que votre père vous fait du mal ? ». Un jour, alors que Leila a atteint sa majorité, elle sollicite un hébergement près de Lille pour se rapprocher de son université dans laquelle elle vient d’être acceptée. Son référent social s’y serait opposé, mais lui aurait proposé une alternative étrange. « Le seul moyen serait de passer par le juge des enfants. Ce n’est pas possible, à moins que votre père vous ait violé ? ». Pour Leila, cet exemple illustre la décrédibilisation permanente dont seraient victimes les parents dans le centre, et particulièrement « les hommes maghrébins ».
Des enfants en souffrance

Fin 2019, une saisine transmise au Défenseur Des Droits par des associations faisait déjà état de négligences graves vis-à-vis de la santé mentale et physique des « 50 à 80 enfants et mineurs accompagnés de leurs parents » hébergés dans le CAES de Nédonchel. « Aucun de ces enfants demandeurs d’asile n’est scolarisé au prétexte que beaucoup sont “dublinés” et donc expulsables », alertent les auteurs de la saisine. « L’isolement du CAES empêche l’accès à des activités, mais des permissions de sortie sont également refusées aux personnes hébergées sans explication », poursuivent les associations. La saisine fait aussi mention du manque d’accès aux soins des enfants (...)

Du côté des associations calaisiennes, la Vie active est connue pour le lien étroit qu’elle entretient avec la préfecture du Pas-de-Calais. Il faut dire que depuis 2014, l’association rafle toutes les subventions publiques dédiées aux actions humanitaires que l’État a mis en place à la frontière franco-britannique. (...)