Après les révélations visant deux célèbres rappeurs, les affaires de violences sexistes et sexuelles jettent une lumière crue sur une industrie, la musique, où la parole était jusque là encore peu entendue. Décryptage des mécanismes du silence.
« Une omerta tenace. » C’est ainsi qu’Emily Gonneau, autrice et fondatrice du label Unicum, parlait de la question du traitement des violences sexistes et sexuelles en novembre 2019. « Le milieu de la musique se comporte comme si #MeToo ne concernait que le cinéma, comme si le problème du sexisme et des violences sexuelles s’arrêtait à la porte des labels, des festivals, des studios d’enregistrement, tel le nuage de Tchernobyl. Cette hypocrisie ne peut pas durer. Ce déni doit cesser », constatait-elle dans une note de blog, où elle faisait état de l’agression sexuelle qu’elle a subie, il y a un peu plus de dix ans, au sein du label dans lequel elle travaillait.
Ces dernières semaines, cet appel semble avoir trouvé une caisse de résonance plus forte grâce aux témoignages visant le célèbre rappeur de 25 ans Moha La Squale. Le 7 septembre 2020, trois de ses anciennes compagnes portent plainte contre le rappeur. Depuis, une enquête a été ouverte pour « violences », « agressions sexuelles » et « séquestration », et une quatrième plainte a été déposée. (...)
Le sentiment qu’une brèche s’ouvre sur les actes d’acteurs visibles de l’industrie musicale s’est renforcé avec les accusations qui ont ensuite concerné Roméo Elvis. Le rappeur belge a posté un message d’excuse, reconnaissant les attouchements qu’il aurait imposés à une jeune femme.
Sur les réseaux sociaux, principal vecteur de cette « libération de la parole », d’autres témoignages évoquant les méfaits d’autres artistes rap ont commencé à émerger dans des posts sous le mot-dièse #BalanceTonRappeur.
d’autres prises de parole médiatiques sortent depuis plusieurs années, de manière isolée, comme celle d’Emily Gonneau. En août 2020, la soprano Chloé Briot a déposé une plainte pour agressions sexuelles contre un baryton, son collègue dans la production de l’opéra L’Inondation de Joël Pommerat.
« Il est primordial pour nous que les artistes ne soient plus préservés simplement parce qu’ils sont artistes ; et de ne plus dissocier la vie personnelle de la vie professionnelle, tout en respectant le droit des victimes de porter ces agissements devant la justice ou non », affirme le collectif de musique électronique Qui embrouille qui, dans un communiqué posté sur Facebook le 18 mai dernier. Il indique qu’un de leurs membres, l’artiste Puzupuzu a été condamné en première instance en raison d’« actes graves incluant plusieurs victimes ». Ils ont aussi décidé de se « séparer de Security DJ et de Pasteur Charles, dont l’attitude et les agissements sont allés à l’encontre de notre éthique également ».
En février 2020, les musiciennes Camille et Julie Berthollet ont dénoncé les violences sexuelles dans le milieu où elles évoluent, celui du classique. Plus tôt encore, en août 2019, une enquête a été ouverte en Corse : quatre masseuses accusent le chanteur Patrick Bruel d’« exhibition sexuelle » et de « harcèlement sexuel ». En octobre, une nouvelle plainte a été déposée à Perpignan (Pyrénées-Orientales), cette fois pour agression sexuelle.
L’émergence des plateformes #MusicToo, – mot-dièse emprunté au titre de la note de blog d’Emily Gonneau, avec son autorisation –, et de D.I.V.A infos aident à structurer la révolte, voire la diffusion de témoignages dans les médias que les équipes, formées et parfois militantes de longue date, recoupent ou transmettent à plus compétent·e.·s.
Les institutions essaient de jouer leur partition.
« Si on ne règle pas le problème des comportements, en même temps que la question de l’égalité salariale, on continue d’alimenter la machine à dégoûter les femmes de travailler dans le secteur », précise Philippe Gautier.
L’état économique de la filière pourrait aussi être un frein à une franche libération de la parole. (...)