Parce que le travail ménager, et plus largement le travail domestique, est encore très loin d’être partagé entre hommes et femmes dans les couples hétérosexuels, parce qu’en vérité les progrès sont en la matière infinitésimaux, il nous a paru utile de populariser à nouveau des réflexions qui, dix ans après leur première publication, demeurent hélas d’actualité. Merci donc à l’auteure, et à la rédaction de Nouvelles Questions féministes, d’avoir permis cette republication.
Nous voici donc revenues à la case “ départ ”. Il y a quelque chose d’effrayant à prendre à bras le corps la question du partage des tâches. D’abord parce que l’on ne sait pas par où commencer, comment saisir cette inégalité glissante qui appartient au domaine du “ privé ” et à propos de laquelle on ne peut pas légiférer – ou le pourrait-on si on le voulait ? La tâche est-elle plus facile quand, comme moi, on en fait en théorie sinon la base au moins l’un des éléments fondateurs du système patriarcal ?
Au contraire elle n’en devient que plus ardue ; car un système, par définition, est un tout dans lequel chaque élément isolé par l’analyse est, dans la réalité, si intriqué avec les autres qu’il est quasiment impossible de démêler la bobine, et pour commencer, de saisir un fil qui permettrait de dérouler tout l’écheveau. Plus on étudie un phénomène, et plus on en saisit le caractère complexe, moins, d’une façon qui n’est qu’apparemment paradoxale, on se sent en mesure de dire quelles seraient les actions susceptibles d’y mettre fin.
C’est donc avec une grande ambivalence que j’aborde l’entreprise de repérer quelques pistes. L’idée même qu’il puisse y avoir un chemin pour commencer à entrer dans la grosse boule ronde et fermée qu’est un système me semble naïve. Et pourtant le devoir existe, de trouver quelque entaille dans la roche, quelque prise pour monter à l’assaut de la citadelle qu’est le patriarcat, et mieux vaut courir le risque de se tromper en agissant que celui d’avoir raison dans le silence, car comme le disait ma mère “ il n’y a que ceux qui ne font rien qui ne se trompent jamais ”. (...)
Les hommes, en tant que groupe extorquent du temps, de l’argent et du travail aux femmes, grâce à de multiples mécanismes, et c’est dans cette mesure qu’ils constituent une classe. La situation actuelle des femmes dans tous les pays occidentaux est que la majorité d’entre elles cohabitent avec un homme – avec un membre de la classe antagoniste – et c’est dans cette cohabitation qu’une grande partie de l’exploitation patriarcale est réalisée ; pas toute, car les femmes non-cohabitantes sont exploitées aussi. Les femmes co-habitantes ne vivent en général pas leur situation en termes d’exploitation - en termes de système – mais elles voient que les hommes leur doivent du temps et de l’argent ; elles voudraient récupérer cette dette. On a vu qu’elles ne parviennent pas à le faire individuellement, dans le cadre des “négociations de couple” tant vantées par certaines auteures. Réclamer sa dette n’est pas possible dans le cadre du couple. Il faut remarquer que cela semble impossible aussi au niveau militant : autant il est possible au mouvement féministe de dire que les femmes sont opprimées, autant il se refuse à dire que les hommes jouissent de privilèges, par définition indus, et qu’il faut les en dépouiller. Les solutions proposées consistent généralement à essayer de trouver un tiers payant qui va égaliser la situation des deux groupes par le haut, de façon à ce que le changement soit bénéfique aux femmes, sans être préjudiciable aux hommes. Or, comme on le voit dans la discussion actuelle sur les retraites, c’est impossible : si on ne veut pas que les salariées paient, alors le patronat doit payer, et vice-versa.
Le mouvement féministe doit enfin avoir l’audace de dire que les hommes ont trop, en tous les cas plus que leur part
Mais est-il possible de défaire le résultat ultime d’un système sans s’en prendre aux bases du système ? Peut-on s’attaquer seulement aux résultats tels qu’ils sont subis et perçus : à la dette des hommes ? C’est une question plus générale, tant en politique qu’en médecine, et finalement dans toutes les situations que l’on souhaite modifier sans pour autant pouvoir s’attaquer à leur étiologie. On ne peut résoudre ici cette question qui est finalement plus philosophique que politique. On peut en revanche essayer de supprimer certains éléments qui soutiennent le système, sans être capable de prédire quel effet cela aura. Mais lesquels ? (...)
sur quoi peut-on agir ? Il reste ce qui est du domaine des politiques publiques, ce qui est le plus sensible à l’action politique. Donc trois grands domaines : le système de protection sociale (assurance-maladie et retraite), le système de fiscalité, et l’ensemble des prestations sociales, qui doivent être analysés et corrigés du point de vue de leur rôle dans le maintien du patriarcat. (...)
Pour les couples déjà cohabitants, une nouvelle règle pourrait s’énoncer ainsi : si les hommes ne veulent pas faire leur part du travail ménager, alors il faut qu’ils la paient, au lieu que ce soit le reste de la société qui la paie.
On a vu que les femmes ont en grande partie des droits dérivés à la santé et à la retraite. Mais la façon habituelle de poser la question des droits propres des femmes ne touche pas à la racine du problème, qui est l’exploitation patriarcale, et propose des solutions, via des droits universels, qui ne font pas payer les bénéficiaires, les hommes. (...)
Il me semble important de reprendre l’initiative au moins dans certains domaines quand dans beaucoup, qu’il s’agisse des violences ou du marché du travail, les quelques acquis de trente ans de lutte féministe sont remis en cause, parfois férocement, et que les forces féministes de terrain n’arrivent pas toujours à empêcher des défaites graves, tout en subissant la démoralisation qui découle du fait d’être sur la défensive. (...)