L’article suivant a initialement été publié par CrimethInc. en anglais le 14 novembre 2022. Il a depuis été traduit en français, espagnol et italien. En espérant qu’il inspire des initiatives de solidarité locales avec les collectives citées ici, ainsi qu’avec toutes les personnes en lutte pour garantir l’accès à l’avortement, en Pologne et ailleurs. Par ailleurs, l’avortement étant toujours inscrit comme un crime dans le code pénal belge, nous ne sommes pas à l’abri d’une évolution négative de la situation dans le futur - au vu de la montée en puissance de l’extrême droite en Belgique et partout en Europe.
En Pologne, l’avortement a été presque complètement interdit depuis 2020. Néanmoins, un réseau d’anarchistes et d’autres féministes s’efforcent de garantir l’accès à l’avortement pour les personnes qui en ont besoin – que ce soit de manière légale ou non. Maintenant que l’avortement a également été interdit dans de nombreux États des États-Unis d’Amérique, les personnes en Amérique du Nord ont tout à gagner à mieux connaître l’expérience de celleux qui affrontent cette situation depuis des années. Afin de savoir comment les activistes de Pologne utilisent l’action directe et l’entraide pour que l’avortement reste accessible, nous avons interviewé des participant-e-s à ce réseau.
Maintenir un large accès – légal ou non – à l’avortement est crucial pour sauver des vies et pour que les personnes ciblées par les structures de pouvoir patriarcales conservent leur autonomie. C’est aussi une composante essentielle de la lutte pour la légalisation de l’avortement (...)
Nous voici une fois de plus à l’époque à laquelle le Jane collective a fait face – avec en plus la possibilité de la pilule abortive. Comme les gens en Pologne l’ont prouvé, il est possible de maintenir un large accès à l’avortement quelles que soient les lois en vigueur. (...)
Avortement Sans Frontières
En Pologne, on trouve sur des autocollants largement diffusés un numéro de téléphone qui permet aux personnes ayant besoin d’un avortement d’entrer en contact avec la ligne d’aide téléphonique d’un réseau d’associations connu sous le nom collectif d’Abortion Without Borders [3] (AWB). La loi polonaise sur l’avortement étant une des plus répressives d’Europe, ce réseau démontre le pouvoir de la solidarité internationale en défense de la liberté reproductive. (...)
Asia, un-e activiste anarchiste de Pologne qui s’est installée à Amsterdam pour travailler avec Women Help Women [5], se rappelle comment ces groupes se sont rencontrés en 2018 à l’initiative d’une personne du Royaume-Uni, qui les voyait faire un travail similaire chacun-e de leur côté et qui suggéra qu’ielles unissent leur forces. « L’idée était de trouver des solutions pour pouvoir accéder à des avortements tardifs, particulièrement pour les personnes vivant dans des endroits où il n’y avait pas d’accès facile à des services d’avortement, et aussi de diffuser de l’information, » raconte Asia.
La ligne d’aide téléphonique d’AWB est assurée par Kobiety W Sieci, qui conseille les appelant-e-s sur leurs différentes possibilités et les met en contact avec d’autres groupes du réseau, en fonction de leurs besoins. Si une personne qui se trouve en Pologne veut partir à l’étranger pour interrompre une grossesse, les conseiller-e-s la redirigent vers Ciocia Basia, une collective militante queer féministe basée à Berlin qui s’occupe de monter des structures de soutien pour les personnes y venant dans le but d’avorter. Les personnes qui préfèrent opter pour un avortement médicamenteux à la maison peuvent commander les pilules nécessaires auprès du service international de télésanté de WHW. Asia souligne le fait qu’il est capital pour les activistes et conseiller-e-s d’utiliser un vocabulaire spécifique pour parler de ce sujet car, bien que la loi polonaise ne criminalise pas les personnes qui interrompent leur grossesse, c’est devenu de plus en plus dangereux d’aider quelqu’un-e à obtenir un avortement en Pologne. (...)
Dans ce pays de tradition catholique, la loi sur l’avortement a une histoire compliquée. Suite à la chute du communisme au début des années 1990, l’Église commença à faire pression en faveur d’une nouvelle législation restreignant l’accès à l’avortement. Depuis 1932, la procédure abortive était légale en cas de viol ou de risque pour la santé maternelle, et la loi de 1956 avait élargi les critères légaux d’accès à l’avortement pour y inclure les « conditions de vie difficiles. » En 1993, le gouvernement non-communiste nouvellement élu fit passer une loi supprimant les raisons sociales et financières comme critères permettant d’accéder à l’avortement – gardant uniquement le viol, l’inceste, le risque pour la santé maternelle et les anomalies fœtales comme seuls cas où l’avortement était légal. En avril 2016, des organisations anti-choix polonaises déposèrent un projet de loi pour interdire l’avortement dans toutes les situations, excepté en cas de danger pour la vie de la personne enceinte – projet de loi qui fut adopté par le Sejm [une des chambres du parlement polonais] au mois de septembre de la même année. L’autre chambre du parlement polonais rejeta la loi par un vote au cours du mois suivant, après que des dizaines de milliers de personnes se soient révoltées – dans différentes villes à travers toute la Pologne – contre la proposition de loi lors de manifestations décentralisées connues sous le nom de « Czarny Protest » (« Manifestation Noire »).
Malgré cela, le 22 octobre 2020, le Tribunal Constitutionnel interdit de fait presque complètement l’avortement, jugeant qu’interrompre une grossesse pour cause d’anomalies fœtales est anticonstitutionnel. Cela déclencha des manifestations massives durant lesquelles plus de 400.000 personnes descendirent dans la rue pour protester contre cette décision et contre le parti d’extrême-droite au pouvoir, le Parti Loi et Justice (PiS). (...)