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Marie-Claude Saliceti
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Slate.fr
C’est trop facile de dire que les femmes sont coupables d’en faire trop
Article mis en ligne le 16 octobre 2019
dernière modification le 14 octobre 2019

En 2018, Elsa*, enseignante-chercheuse féministe de 38 ans à qui la répartition inégale des tâches domestiques « pèse pas mal », devait passer deux jours à Paris pour le travail et a prolongé volontairement son séjour. « C’était ma semaine de vengeance. » L’objectif visé : que son conjoint réalise ce que c’était, concrètement, de s’occuper de leurs deux enfants au quotidien, de vérifier que le grand n’avait pas oublié un vêtement à l’école, de préparer le petit-déjeuner la veille pour ne pas prendre du retard le matin...

« Mais, même quand je pars, je culpabilise. Je suis allée acheter les petits pots et les couches en avance. Je ne veux pas que ça ait un impact sur les enfants. Je m’assure que tout soit calé pour eux car je n’ai pas envie que mon enfant aille mal parce que son père n’est pas allé acheter les bons petits pots. Je me sentirais mal sinon. Peut-être que je me stresse trop... » ponctue l’universitaire.

« Ce n’est pas un problème conjugal, c’est une question sociale. »

Jenny van Hooff, sociologue
(...)

La gent féminine a davantage tendance à « laisser faire le conjoint mais en veillant au grain », dévoilait un sondage Ipsos de 2018. Il serait plus difficile aux femmes qu’à leur partenaire de « déléguer aveuglément » (...)

Et voilà, les coupables de la persistance des inégalités domestiques sont tout trouvées ! Ce seraient, évidemment, les femmes, tout bonnement incapables de lâcher prise et de laisser les hommes se faire une place, accrochées qu’elles sont à leur rôle de gestionnaire en cheffe comme une moule à son rocher.

« Ce n’est pas juste, qu’elle ait à ranger mon bordel, donc je m’en veux et j’essaye de faire des trucs, mais alors, souvent, elle va prendre le relais, parce que je ne fais pas ça comme il faut », raconte Alex à Jenny van Hooff, sociologue à l’Université métropolitaine de Manchester (MMU). Sauf qu’il ne s’agit guère d’une volonté de garder la mainmise (notamment en raison du soi-disant instinct maternel) ou d’une posture sacrificielle et victimaire. Les origines du maintien de cette inégale répartition des tâches au sein des foyers hétéros sont bien plus complexes et les responsabilités plus partagées. « Ce n’est pas un problème conjugal, c’est une question sociale », accuse la chercheuse. (...)

Selon le sondage Ipsos, quatre Français·es sur dix « pensent [...] que si les femmes s’impliquent davantage dans la répartition des tâches c’est aussi en partie de leur fait car elles y trouveraient une satisfaction personnelle » –comme si les femmes rechignaient en surface mais, au fond, y trouvaient du plaisir (un raisonnement qui est loin de s’appliquer à la seule sphère domestique).

Cette perception un peu béate du surinvestissement domestique féminin provient en grande partie d’une représentation masculine : 68% des hommes trouvent que participer aux tâches du foyer leur confère une image positive d’eux-mêmes (probablement parce que c’est ce que la société renvoie aux « nouveaux pères » et qu’ils assument des tâches moins rébarbatives qui attirent davantage de louanges : concocter un bon petit plat a par exemple plus de chances d’être complimenté que d’avoir passé l’aspirateur ou nettoyé les toilettes).

De l’autre côté du spectre, seulement 55% des femmes font le même constat (aussi parce qu’elles en assument plus et que, malgré leur épuisement, ça n’est jamais assez au regard des normes de la société). (...)

« Certains hommes prétexteront le manque de temps (39%), le défaut de compétence (32%) ou l’absence d’utilité (33%) » pour expliquer qu’ils ne réalisent pas certaines tâches. En outre, pour 43% des sondé·es, « en général, les hommes ont moins de dispositions naturelles que les femmes pour les tâches ménagères » ! Ce qui laisse entendre que la mainmise féminine sur les tâches domestiques tiendrait à une plus grande disponibilité de ces dames mais aussi à des dispositions soi-disant innées. (...)

Quand on ne parle pas de compétence ou d’appétence, revient (très) souvent sur le tapis l’exigence de la gent féminine, indique la sociologue Jenny van Hooff. « Sara fait quasi tout, je dois l’admettre, mais pas parce que je pense qu’elle doit le faire parce qu’elle est une femme. C’est juste qu’elle a des normes de propreté plus élevées », lui confie ainsi Steven en riant. « Je n’attendrais jamais que Teresa s’en charge parce que c’est une femme. Je pense que c’est plus une question de personnalité, elle est obsédée par le ménage et moi le bazar ne me dérange pas autant », se livre aussi Alex. Pareil pour Paul : « Elle est juste une personne plus ordonnée que moi. »

Il est possible que, dans certains cas, il s’agisse de goûts individuels qui n’ont que peu à voir avec le genre de la personne. Mais, relève la sociologue britannique, ces arguments rattachant l’inégalité à des caractéristiques individuelles sont souvent convoqués par les couples pour ne pas admettre explicitement qu’ils ne parviennent pas à mettre à exécution leurs propres convictions égalitaristes. C’est une manière de se disculper. (...)

« J’ai un mec très féministe qui prend largement sa part, mais je me sens toujours plus responsable de la marche de notre foyer que lui. En soi, il n’a aucun problème à s’occuper des choses mais, sur les trucs de l’organisation, de la logistique du foyer, j’ai l’impression d’être conditionnée à ça, d’avoir le cerveau fait pour prévoir, anticiper et faire plusieurs trucs à la fois », dépeint Amélie*, journaliste de 38 ans.

C’est pour ça que le féminisme ne suffit pas pour faire apparaître comme par enchantement une répartition des tâches pleinement égalitaire au sein des couples. (...)

En outre, même lorsque les femmes ont des engagements féministes, ce n’est évidemment pas à l’aune de ce seul critère que leur couple et leur vie de famille s’organisent. (...)

« Il existe un certain héritage qui concerne l’identité de genre et la place de la femme dans la famille ; depuis que l’idéal romantique du couple a pris l’avant-scène, c’est la femme qui prend en charge cette harmonie conjugale. Être celle qui amène le conflit, qui n’est pas productrice et protectrice de l’harmonie et engendre des désaccords n’est pas du tout un rôle facile à assumer. » (...)

C’est aussi ce que discernait Titiou Lecoq. « Quand on est dans une histoire d’amour, les principes, très vite, on les oublie, on fait : “Oh, c’est pas grave, je l’aime !” L’amour de son conjoint et l’amour des enfants, c’est vraiment des prétextes pour déroger à l’égalité. Et ça, c’est terrible », racontait-elle à L’Obs.

On peut comprendre que des femmes, quand bien même elles seraient féministes, plutôt que d’entamer un bras de fer permanent avec leur conjoint, les baissent, sans pour autant les garder croisés puisqu’elles assument alors d’en faire plus. (...)

Pas facile, qui plus est, d’en faire moins en pratique. Surtout quand les enfants sont dans la balance. (...)

Dès lors que les femmes en font moins, comme ça aura forcément des répercussions, on leur tombe dessus (tout en les critiquant sur le fait qu’elles en font trop et qu’il suffirait de lâcher prise...). (...)

Comme le rappelle dans son ouvrage L’éducation vraiment positive (paru en septembre 2019) la journaliste Béatrice Kammerer, « il est utile [...] de s’interroger sur la façon dont nous avons intériorisé les injonctions sociales, au point de devenir notre propre bourreau et de nous obliger nous-même à prendre part à la course à la mère parfaite ». S’il est question de lâcher prise, cela ne relève pas tant de l’exécution des tâches que des réflexes acquis par le biais de l’éducation. « Ce travail émotionnel est très difficile à combattre parce que ça ne se voit pas, ponctue Jenny van Hooff, mais c’est à la base des inégalités entre les sexes. »