Perdre 100 euros de salaire quand on en gagne à peine 900 : il y a de quoi s’énerver et, surtout, ne plus se laisser faire. Après un changement de sous-traitant, les femmes de chambre de l’hôtel NH Collection à Marseille ont vu leurs conditions de travail et de paie se dégrader. Une partie s’est mise en grève et tient depuis deux mois, bravant non seulement le groupe Elior et ses six milliards d’euros de chiffre d’affaires, mais aussi la police nationale, également assidue à leur piquet de grève devant l’hôtel. « La peur ne marche plus », et la lutte continue. Reportage.
« Pour le même temps de travail, on perdait 100 à 200 euros sur nos 900 à 1000 euros de salaire », explique Leïla, 26 ans, originaire du Cap Vert comme Denise et la plupart de leurs collègues. Soit 10 % à 20 % de revenus en moins. « Des absences étaient notées pour des jours où nous étions présentes, nos frais de transport n’étaient pas remboursés, la prime repas avait disparu », énumère la jeune femme, en CDI comme les autres grévistes – alors que la plupart des non-grévistes sont en CDD. Maman d’un petit garçon de 18 mois, Leïla parvient à « tenir » grâce à la caisse de grève, qui a permis de verser 1000 euros par mois à chaque gréviste depuis avril.
« Pour trouver un chariot ou un aspirateur, on devait faire tous les étages de l’hôtel »
Une boîte en carton sur laquelle est écrit « caisse de grève » est d’ailleurs posée bien en vue sur la table de camping du piquet de grève. « Plusieurs syndicats y contribuent, les passants y déposent quelques sous, mais nous l’alimentons aussi lors de soirées et repas de soutien : toute une solidarité s’est organisée autour de cette grève », se félicite Lara Schäffer, l’une des deux juristes de la Confédération nationale du travail – Solidarité ouvrière (CNT-SO) qui accompagnent les femmes de chambre depuis le début de ce conflit exceptionnellement long. Et cette solidarité locale est loin d’être superflue : coté en bourse, le groupe Elior emploie 132 000 personnes dans le monde et génère un chiffre d’affaires de 6,6 milliards d’euros. Autant dire que les onze grévistes s’attaquent à bien plus gros qu’elles.
Aux surprises sur les bulletins de salaire s’est ajoutée une dégradation globale des conditions de travail des femmes de chambre, ne disposant plus, par exemple, de suffisamment de matériel pour nettoyer correctement les pièces. (...)
« Dans notre contrat, on est censé travailler cinq heures par jour », explique Leïla. « Mais dans les faits, le matin on nous donne 10 ou 12 chambres à faire… Parfois certaines sont vraiment très sales, on y passe plus de temps. Donc, en général, on sort seulement à 15h, voire 16h, au lieu de 14h. » Pourtant, ces heures supplémentaires ne sont pas toujours comptabilisées : d’après les grévistes, PLD, le précédent sous-traitant, les payait, mais pas Elior.
Si les problèmes d’heures manquantes sur leurs bulletins de salaire ou de conditions de travail dégradées sont à l’origine du conflit, les revendications des femmes de chambre du NH Collection sont devenues plus larges. Elles demandent une augmentation de 30 centimes par heure (correspondant à une reconnaissance de leurs qualifications), un 13ème mois et le travail le dimanche majoré à 50% – contre 20% actuellement. Des demandes qu’Elior refuse tout net. « Ces avantages ne sont pas présents dans leur convention collective », répond simplement Jérôme Bourbousson, directeur des opérations du groupe pour le sud de la France. (...)
« Les cadres d’Elior, eux ils l’ont le 13ème mois ! »
Du côté des grévistes, on ne voit évidemment pas les choses de la même manière. « Si les juristes du syndicat ne leur avaient pas envoyé une vingtaine de mails, les “oublis” n’auraient jamais été corrigés ! », souffle Denise, une autre gréviste. La CNT-SO a suivi tous les conflits sociaux récents dans les hôtels marseillais. (...)
« Parfois, les policiers ne sont pas là quand on arrive le matin, donc on peut coller nos affiches sur les vitrines de l’hôtel », raconte sa collègue Elise. Lorsque les forces de l’ordre ne les arrachent pas, les passants peuvent y lire « L’esclavage, c’est fini », ou « Les femmes de chambre sont des héroïnes ». Un slogan qui fait référence à la dureté de ce travail… « Nous avons presque toutes des problèmes de dos. Moi je dois porter une ceinture spéciale pour travailler, alors que je n’ai que trente ans. Dans quel état je serai à quarante ? », témoigne Amel, une autre gréviste.
« On va rester là, et c’est nous qui allons gagner ! »
Les « héroïnes », ce sont peut-être aussi ces femmes que la grève transforme petit à petit.. Plusieurs d’entre elles n’hésitent plus à prendre la parole en public, malgré leur français imparfait, pour parler de leurs revendications, ou du « harcèlement policier » à leur égard. A deux reprises, les juristes de la CNT et des grévistes ont été arrêtées sans ménagement sur le piquet de grève, sans que d’autres charges soient retenues contre elles que « maintien dans un rassemblement après un ordre de dispersion ». « J’ai été menottée, interrogée, puis j’ai passé une nuit au commissariat, ça sentait très mauvais, j’avais peur… J’ai pleuré en pensant à mon fils », raconte Leïla face à l’assistance, lors d’une soirée de soutien organisée dans un bar marseillais.
« En fait, cette arrestation, ça m’a donné encore plus envie de continuer », sourit-elle. Qu’elle que soit l’issue de cette grève, elle aura sûrement marqué un tournant dans la vie de ces femmes, qui savent maintenant qu’elles ne sont pas condamnées à tout accepter de leur employeur. « Ils utilisent la peur des filles pour continuer à voler et à faire du chantage, fulminait Denise après la première arrestation des juristes de la CNT. Mais ça ne marche plus ! On n’a pas peur, on va rester là, et c’est nous, les femmes de chambre, qui allons gagner. »