
À l’instar d’autres plateformes d’aide aux migrants en mer Méditerranée, Alarme Phone Sahara a été créé pour secourir des exilés en détresse dans le désert du Sahara. À bord d’un tuk-tuk, l’organisation part à la rencontre de migrants refoulés par l’Algérie à 15 km de la frontière nigérienne, ou de ceux abandonnés par leur passeur au sud de la Libye. Entretien avec son coordinateur au Niger, Azizou Chehou.
InfoMigrants : Comment est né Alarme Phone Sahara ?
Azizou Chehou : Avec plusieurs acteurs de la société civile, on s’est rendu compte que beaucoup de données existaient sur la traversée de la Méditerranée mais très peu sur celle du désert du Sahara. On s’est dit qu’il fallait créer une structure pour sensibiliser, informer les gens et les assister en cas de besoin.
Nous avons commencé nos activités à la frontière entre le Niger et la Libye il y a quatre ans. Après 2015, c’est devenu de plus en plus dangereux de rejoindre les côtes libyennes depuis Agadez. Cette même année, le gouvernement a promulgué une loi pour criminaliser le transport de migrants. (...)
À partir de cette date, on a commencé à entendre parler de cas de migrants perdus ou abandonnés dans le désert par leur passeur. On a donc décidé de leur venir en aide, en louant un véhicule pour aller les chercher et les ramener à Agadez.
IM : Alarme Phone Sahara est aussi présent à la frontière entre l’Algérie et le Niger, en quoi consistent vos actions ?
AC : Depuis plusieurs années, on assiste à des refoulements de migrants de l’Algérie vers la frontière nigérienne. Les gens sont déposés dans le désert, au milieu de nulle part. À partir de là ils doivent marcher 15 km pour atteindre le premier village au Niger, Assamaka. (...)
Les conditions de marche sont extrêmement difficiles, les exilés se perdent souvent la nuit dans les dunes.
Alarme Phone Sahara a une équipe de trois personnes basées à Assamaka. À bord d’un tuk-tuk, qui peut transporter une dizaine de personnes, on va à la rencontre des migrants refoulés par l’Algérie. On fait la navette entre le Point-Zéro et Assamaka, où un centre de l’Organisation internationale des migrations (OIM) les prend en charge.
IM : Comment êtes-vous informés des expulsions dans le désert ?
AC : Nous avons des contacts basés en Algérie (simples citoyens ou membres d’ONG). Ils nous informent quand des opérations de renvois sont en cours dans le pays.
Dès qu’on est avertis, on se tient aux aguets. Souvent, les jeunes arrivent les premiers à Assamaka car ils sont en bonne santé. Quand on les voit débarquer, une équipe monte sur le tuk-tuk et part à la rencontre des personnes plus faibles. En général, on fait entre trois et quatre allers-retours. On parcourt une centaine de kilomètres à chaque opération. (...)
IM : Dans quel état retrouvez-vous les migrants ?
AC : Les migrants sont dans le dénuement le plus total. Pendant les arrestations, ils sont souvent violentés par les policiers algériens. Ils sont blessés, avec des fractures aux jambes ou aux bras. Certains disent même que des policiers leur ont tiré dessus à balles réelles. (...)
Parfois sur la route, on tombe sur des cadavres. Depuis le début de nos activités, on a trouvé une centaine de corps, vers la Libye ou l’Algérie. (...)
IM : Quel message faites-vous passer auprès des migrants que vous rencontrez ?
AC : Alarme Phone Sahara a une devise : droit de partir, droit de rester. Les jeunes ont le droit de partir mais la meilleure façon est de le faire légalement.
Quand on croise des migrants qui veulent aller en Europe illégalement, on les informe sur la réalité des routes et les dangers qu’ils encourent. (...)
On tente aussi de les dissuader mais c’est difficile. Que voulez-vous dire à quelqu’un dont toute la famille a été tuée, à quelqu’un qui, malgré des années d’études, ne trouve pas de travail, à quelqu’un qui a hypothéqué sa maison ou son terrain pour financer le voyage ? Que voulez-vous dire à l’aîné d’une famille qui part pour aider financièrement ses proches ? Nous n’avons pas de réponses à ça.
Quoiqu’on leur dise, ils essayeront de rejoindre l’Europe. Ils ont déjà sacrifié trop de choses. (...)