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Marie-Claude Saliceti
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Mediapart
Au Chili, le groupe féministe Las Tesis est poursuivi par la justice
Article mis en ligne le 31 août 2020

Sous le ciel plus que jamais gris de Valparaíso (centre), les militantes du groupe féministe chilien Las Tesis apparaissent, masquées, devant le siège de la police ou sur la place principale de la ville portuaire vidée par l’isolement social et la pandémie de coronavirus.

L’une d’elles agite le drapeau national asséché de ses couleurs : une étoile blanche sur un fond noir dont le mouvement cadence un long « Manifeste contre la violence policière ».

« Les flics nous persécutent. Ils bloquent la porte de nos maisons, ils provoquent, ils s’infiltrent comme manifestants et se mettent à tout brûler, ils défilent armés dans nos rues, ils volent au-dessus de nos têtes », énumère la voix off alors que les toutes premières mesures sanitaires ont relevé du pur registre coercitif au mois de mars, avec un couvre-feu et la déclaration de l’état de catastrophe, permettant le déploiement de l’armée.

C’est cette vidéo diffusée au mois de mai qui vaut aux quatre femmes d’être poursuivies pour incitation à la violence, en raison de la phrase « feu aux flics, feu à la police », qui a entre-temps été coupée au montage.

Trois mois plus tard, un groupe d’expert·e·s en droits humains de l’ONU réclame officiellement au Chili l’abandon des accusations. « Il s’agit d’un poème, d’un langage métaphorique, elles ne parlent de pas de mettre le feu aux commissariats mais d’en finir avec l’institution, observe Alda Facio, experte du groupe de travail onusien sur la discrimination contre les femmes et les filles. Dans ce cas, mettrait-on en prison toutes les personnes qui écrivent des poèmes ? »

Selon l’experte, il s’agit d’une stratégie d’intimidation visant à parachever la désertion de l’espace public démocratique induite par la pandémie de coronavirus. (...)

« Cela nous alarme de voir qu’une expression artistique et culturelle de la part de jeunes femmes est perçue comme une attaque contre une institution aussi puissante que celle de la police chilienne », poursuit Alda Facio.

« Ce communiqué des experts de l’ONU prouve qu’à l’international les yeux sont sur le Chili, ce qui représente une pression positive », observe Lucía Miranda, politologue à la faculté latino-américaine des sciences sociales (FLACSO) et membre du réseau « Red de politólogas ». C’est que le groupe Las Tesis, originaire de Valparaíso, avait déjà capté l’attention bien au-delà du Chili. (...)

« Le violeur, c’est toi, ce sont les flics », scandent-elles. « Au Chili, la police est le grand ennemi du féminisme, souligne Lucía Miranda. Le niveau de répression y est bien plus important que dans d’autres démocraties. » (...)

« Ils tirent des gaz [lacrymogènes], ils frappent, torturent, violent, détruisent, nous rendent aveugles », énumère ainsi la vidéo de Las Tesis mise en ligne au mois de mai. Les manifestations ont été marquées par les violences à l’égard des femmes et des minorités, avec de nombreuses plaintes déposées pour agression sexuelle.

« On allait manifester avec l’angoisse d’être persécutées, retrace Midora Sovino, étudiante et membre du groupe féministe Autoconvocadas Uach (université australe du Chili) à Valdivia (Sud). Avec les accusations contre Las Tesis, le message est clair : toute femme qui élève la voix sera réprimée et celles qui manifestent contre les institutions, on les fera taire. » (...)

Les organisations féministes et sociales portent un agenda précis : celui du référendum pour l’écriture d’une nouvelle Constitution, repoussé au 25 octobre en raison de la pandémie. Elles militent pour l’écriture d’un nouveau texte par une assemblée « constituante », totalement composée de citoyen·ne·s élu·e·s. C’est la rédaction d’une nouvelle Constitution qui pourrait notamment inscrire le droit à l’éducation ou à la santé pour tou·te·s.

Car la crise sanitaire a de nouveau mis en évidence le besoin d’un système de santé public de qualité : les services hospitaliers de Santiago ont frôlé l’effondrement. Le gouvernement libéral de Sebastián Piñera sort encore davantage affaibli de la vague pandémique. (...)