Révolutionnaire ralliée à Lénine, ministre bolchevik féministe, écrivain polyglotte, « sexuellement émancipée », intellectuelle ayant pensé la famille, l’État ou les nationalités : la modernité d’Alexandra Kollontaï (1872-1952) saute aux yeux.
(...) Depuis les années 1970, des générations successives ont découvert et redécouvert en Occident la révolutionnaire russe, la marxiste, la ministre féministe, la « femme sexuellement émancipée », reconnaissant en elle la pionnière de leurs propres engagements. Or, en Union soviétique comme dans la Russie contemporaine, on met toujours en avant la première femme diplomate, restée trente ans au service de la patrie.
Y aurait-il contresens d’un côté ou de l’autre ? Doit-on renoncer à saisir la complexité de l’itinéraire d’une femme d’exception dans l’Union soviétique de Lénine et Staline ? Et si on commençait par lire Alexandra Kollontaï ?
Actualité d’Alexandra Kollontaï (...)
En rupture avec la vie toute tracée qui lui réservaient son sexe et son milieu social, Alexandra Kollontaï est partie en Suisse étudier l’économie politique, s’est engagée pour l’émancipation du peuple au sein de la social-démocratie marxiste, avant de divorcer.
De congrès en congrès, d’exil en exil, de meeting en meeting dans les « colonies » russes, elle devient une oratrice hors pair et se fait une place dans l’élite socialiste et révolutionnaire. Parmi quelques milliers de militants, une poignée de femmes, dont Angelica Balabanova Nadezhda Kroupskaïa, Elena Stassova, Inessa Armand, Rosa Luxembourg et Clara Zetkin. (...)
En 1914, la guerre éclate. Ardente propagandiste du pacifisme pendant la tournée qui la conduit dans plus d’une centaine de villes des États-Unis à l’invitation de la fédération allemande du Parti socialiste américain en 1915, Kollontaï choisit le camp des bolcheviks. Elle se rallie à Lénine, qui souhaite mener le prolétariat vers une révolution menée par une élite partisane disciplinée, en transformant la « guerre impérialiste » en guerre civile. Elle regagne la Russie après la chute du tsar en février 1917.
Dès lors, l’ascension politique d’Alexandra Kollontaï est rapide. Elle multiplie les articles dans la Pravda, prend la parole sur les navires de guerre jusqu’alors interdits aux femmes. Elle est élue déléguée au soviet de Petrograd – contre-pouvoir au gouvernement provisoire – puis cooptée au Comité central du Parti bolchevik, première femme à y entrer, cinquième sur la liste après Lénine, Zinoviev, Trotski, Lounatcharski. (...)
Par ses interventions politiques (à l’Internationale socialiste en 1907, au congrès panrusse des femmes féministes en 1908) et par écrit (Les Bases sociales de la question féminine, publié en 1909 et de très nombreux articles), elle affirme que la question des droits des femmes ne peut être traitée indépendamment de la question sociale. Aux côtés de Clara Zetkin, elle entre au secrétariat de l’Internationale socialiste des femmes créée en 1907 et contribue à la naissance de la « Journée internationale des ouvrières » (puis des femmes), chaque 8 mars. (...)
En quelques mois, le gouvernement bolchevik met en place des mesures concrètes pour une cause que Kollontaï a défendue publiquement depuis de longues années, et analysée en profondeur dans sa dimension historique et marxiste. Moscou porte une parole émancipatrice inédite dans le monde occidental. À l’égalité politique acquise depuis la Révolution de février s’ajoutent le code de la famille égalitaire de 1918, l’adoption du mariage civil, la dépénalisation de l’avortement, le droit au divorce, une série de mesures de protection des femmes au travail, des mères, des enfants, légitimes ou illégitimes. L’instruction des filles est encouragée. Des structures dédiées au « travail parmi les femmes » sont alors créées au Parti et dans le nouvel État communiste. (...)
Dans un premier bilan en 1921, Alexandra Kollontaï écrit : « La séparation de la cuisine et du mariage a été aussi importante que celle de l’Église et de l’État ». (...)
Malgré les renoncements et les imperfections, les acquis en matière d’émancipation économique et sociale des femmes permettent à Alexandra Kollontaï d’être fière de son action. Mais sa volonté de faire évoluer la sexualité et le couple vers une nouvelle « morale communiste » sera un échec, politique et personnel. Il faut attendre les féminismes de la fin du XXe siècle et du XXIe siècle pour que sa réflexion profondément originale, qui intègre pleinement la dimension privée, le sexe et l’amour dans le projet collectiviste et matérialiste du socialisme marxiste, soit lue et discutée, après avoir été rejetée et oubliée. (...)
La première réception de ces publications du milieu des années 1920 sera d’une extrême agressivité, dans le contexte de la condamnation politique de l’ancienne commissaire du peuple en URSS, puis par les communistes étrangers. On reproche à Kollontaï d’abandonner les vrais problèmes des femmes prolétaires, d’être responsable, via la fameuse et apocryphe « théorie du verre d’eau », de la dislocation des familles, de l’abandon des enfants, des ébats pornographiques dans les « communes Kollontaï », etc. (...)
Les attaques personnelles visent ses origines sociales aristocratiques, son « esprit petit-bourgeois » donc « antimarxiste », sa vie privée anticonformiste. Kollontaï affiche en effet des partenaires et compagnons de lutte de plus en plus jeunes, dont les principaux sont son second mari, Pavel Dybenko, né en 1889, et Alexandre Chliapnikov, né en 1885. Elle aura aussi une amitié intime et durable avec le militant français Marcel Body, né en 1894.
Alexandra Kollontaï a géré de manière complexe les stéréotypes de genre, alternant entre robes élégantes et simple tenue prolétarienne, entre cheveux courts et chapeaux à plumes, abandonnant la cigarette pour ne pas choquer les préjugés tenaces des paysannes, maniant l’autoritarisme et les larmes, délaissant puis surprotégeant son fils Micha. Cela n’empêche pas que son image, en Russie comme en Occident, se réduise à des surnoms au mieux ironiques et misogynes (...)
Si Alexandra Kollontaï semble avoir hésité à émigrer en France ou en Espagne au moment de la consolidation du pouvoir stalinien, elle affiche ensuite une fidélité sans failles. Ainsi, elle nie la famine de 1932-1933, empêche Trotski d’obtenir l’asile politique en Suède, garde par-devers elle les lettres de femmes victimes des violences sexuelles de la police politique, puis les témoignages de déportations de « koulaks » morts de froid. (...)