Fin septembre, le député a démissionné du secrétariat national d’EELV après la médiatisation d’une enquête au sein de son parti, portant sur son comportement envers les femmes. L’affaire pose aujourd’hui de nombreuses questions, notamment celles de l’exemplarité des élus et de la contradiction entre des valeurs revendiquées et le comportement privé. Et jusqu’où aller ? Écologistes et féministes répondent.
L’affaire a commencé à l’envers. Depuis le début, le cas de Julien Bayou, secrétaire national d’Europe-Écologie Les Verts (EELV), de 2019 à sa démission en septembre, est incongru. Voilà un dossier débattu sur la place publique avant que les accusations ne soient formulées et explicitées. Voilà des médias qui renvoient dos à dos des témoignages et d’autres qui parlent de « dérives » du mouvement féministe. Et voilà un des principaux partis d’opposition tétanisé malgré l’urgence écologique et sociale.
« Les militants d’EELV ne peuvent même plus aller tracter par peur d’être interpellés sur le sujet. Moi-même, je suis sûre d’y avoir droit au prochain conseil municipal, témoigne Marine Tondelier, candidate au secrétariat national et élue à Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais). On se passerait bien de ce genre de polémiques, même s’il y a évidemment un devoir d’exemplarité des politiques. » (...)
Mediapart a enquêté plusieurs semaines, après la mise en retrait du responsable écolo – un fait politique sur lequel on ne saurait faire l’impasse –, et sollicité une trentaine de personnes, dans un climat parfois brumeux, du moins inhabituel (lire notre Boîte noire). Même la procédure interne au parti écologiste semble au point mort. Selon nos informations, l’ex-compagne de Julien Bayou à l’origine de l’affaire, qui a posé des conditions à son audition par la cellule d’enquête sur les violences sexistes et sexuelles du parti, n’a toujours pas été auditionnée. Des consultations juridiques sont en cours, alors que les deux parties sont désormais représentées par des avocat·es.
Le nouvel avocat de la plaignante, Christophe Bigot, indique à Mediapart que « la cellule EELV n’a plus donné suite » depuis sa saisine, le 3 octobre. « Elle est totalement discréditée aux yeux de ma cliente, qui ne lui faisait déjà pas grande confiance. Elle n’entend plus dans ce contexte donner la moindre suite. »
De son côté, le député de Paris, âgé de 42 ans, a demandé, pour la sixième fois, à être entendu – en vain à ce jour. Le 4 octobre, il est monté au créneau dans Le Monde et dans l’émission « C à vous », sur France 5, pour contester toute « affaire Bayou ».
Une affaire inédite, un débat ancien
Son cas soulève des questionnement inédits, cinq ans après #MeToo. Il interroge le traitement médiatique des « violences psychologiques », une notion mal connue et un phénomène tour à tour minimisé ou au contraire utilisé comme un concept fourre-tout. Il questionne les limites de la vie privée. À quel moment l’écart entre le discours affiché et le comportement dans la sphère intime devient-il d’intérêt public ? Faut-il faire état de cette contradiction ? Où placer le curseur de l’exemplarité d’un responsable politique ? Faut-il conserver comme unique boussole ce qui relève – ou non – d’un délit ou d’un crime ?
Questionnée le 12 octobre sur France Info, la députée Sandrine Rousseau a affirmé qu’il s’agissait d’une « question d’éthique en politique ». « La question que pose cette affaire, c’est : qu’est-ce que le respect des femmes ? » Concrètement : un responsable politique peut-il multiplier les conquêtes dans les milieux militants, alors qu’il gagne en responsabilités ? Y a-t-il une contradiction, pour un chef de parti de gauche, entre son engagement féministe et des « tromperies » ? (...)
Julien Bayou a fustigé dans Le Monde un « dévoiement », estimant qu’il ne fallait pas « confondre féminisme et maccarthysme ». Une ligne soutenue par l’ex-candidat à la présidentielle Yannick Jadot, qui évoque un « étalage de la vie privée » et du « journalisme caniveau » à propos de la diffusion par Reporterre de plusieurs longs récits, livrés bruts, d’ex-compagnes de Bayou.
Le débat n’est pas nouveau : il agite le mouvement féministe depuis – au moins – les années 1970. Un débat résumé par la sociologue Lucile Ruault par l’alternative : « Libération sexuelle ou “pression à soulager ces messieurs” ». En 1971 déjà, les militantes du MLF décrivaient les « Vie et mœurs de la peuplade “Tuot” ou que vos os pourrissent sous la lune » – un récit parodique des organisations d’extrême gauche, où quelques chefs (des hommes) décident de tout quand les femmes sont reléguées au « harem » après avoir été « conviées » à leur arrivée à partager « la couche des grands initiés ».
Que sait-on des accusations ? (...)
plusieurs ex-compagnes de Julien Bayou sont entrées en contact, avec l’idée de partager leurs récits et de se soutenir. Elles échangent dans un groupe WhatsApp dans lequel on trouve des militantes féministes et/ou écologistes qui les soutiennent. Mediapart a rencontré quelquees-unes d’entre elles.
Les récits que nous avons recueillis n’évoquent aucun témoignage de violences sexuelles. Ils décrivent, avec plus ou moins de gravité, un dirigeant politique qui aurait multiplié les relations simultanées, y compris au sein de son parti, et qui se serait parfois « mal comporté » avec des femmes.
Les personnes interviewées ne mettent pas toutes les mêmes mots pour qualifier cette attitude. Deux d’entre elles se plaignent de ce qu’elles qualifient de « violences psychologiques » ou de « relation dysfonctionnelle » ayant « altéré [leur] santé mentale ». D’autres dénoncent un « Don Juan » qui confondrait son parti avec un « vivier de militantes un peu plus jeunes, un peu moins expérimentées », et pointent les contradictions entre un comportement privé et un affichage public féministe.
Un élément revient : l’asymétrie qui se serait installée entre certaines jeunes femmes, novices en politique, et Julien Bayou, un élu et responsable politique qui a progressivement gagné en influence. (...)
Une autre ex-compagne de l’élu – qui a requis l’anonymat –, explique que « Julien ne [l’]a jamais humiliée, rabaissée, diminuée », mais précise que « ela ne vaut que pour [elle] ». Elle raconte être sortie de la relation « broyée », avec « l’impression d’avoir été prise pour une conne », et raconte avoir fait une dépression. Mais elle « considère que ça arrive quand on sort d’une relation amoureuse ».
« Avec moi, il a eu un comportement qui n’est pas bien d’un point de vue moral, et qui est une forme de contradiction. Mais où est la limite de la contradiction ?, interroge-t-elle. Quelqu’un qui ne se comporte pas bien [avec les femmes], ou qui ment, n’a pas le droit de se dire féministe ? Mais alors, c’est quoi le “pas bien” ? Pour moi, le curseur doit rester la loi. Et me concernant, il n’y avait rien qui tombe sous le coup de la loi. C’était juste un connard. »
Julie* connaît Julien Bayou depuis plus de dix ans. Elle a plusieurs fois entretenu une relation avec lui, et est restée très proche de lui. « Il y avait parfois de la lâcheté, mais ce n’est absolument pas de la manipulation, explique-t-elle. Je l’ai toujours interprété comme une priorisation de sa carrière et de son engagement politique. »
Très sensible à #MeToo, cette femme, qui travaille en politique mais loin d’EELV, estime que le seul sujet est « tout au plus » celui d’un « défaut de vigilance de la part de Julien quant aux relations qu’il a pu avoir avec des militantes ». « Il n’y a jamais eu de volonté délibérée de sa part d’abuser de sa position, mais peut-être il n’a pas su voir la réalité des rapports de forces qui peuvent naître de l’engagement dans la même organisation », affirme-t-elle. Mais attention, conclut-elle, à « ne pas faire d’anachronisme ». (...)
Pour Arthur, son ancien directeur de campagne et ami, il est logique que Julien Bayou rencontre ses petites amies « dans le milieu dans lequel il passe 99 % de son temps ». (...)
La figure du « coureur de jupons »
Autour des trois anciennes compagnes qui dénoncent aujourd’hui Julien Bayou, un petit groupe de militantes féministes souhaite saisir l’occasion pour lancer un débat politique sur le fonctionnement des partis politiques. (...)
« Accepte-t-on que les partis politiques, en particulier à gauche, puissent être des viviers pour certains hommes qui vont y piocher des militantes, souvent plus jeunes et moins expérimentées ?, interroge Typhaine D. Comment se sentir légitime en politique en tant que femme si on se sent en permanence réduite à notre corps sexualisé ? » La comédienne jure que ce climat l’a dissuadée d’entrer en politique.
Amandine Richaud-Crambes, ancienne directrice de campagne de Sandrine Rousseau et très hostile à Julien Bayou, s’en est éloignée pour des raisons similaires, dit-elle : « Tout cela m’a dégoûtée de la politique partidaire. Les femmes y sont perçues comme de la chair fraîche qui doivent rentrer dans le moule patriarcal du parti. »
Un affichage féministe écorné (...)
« Jusque-là il était classé dans le top 3 des mecs les plus féministes. Aujourd’hui, j’ai compris que c’est un homme qui se comportait mal. » Elen Debost, témoin dans l’affaire Baupin, élue de la Sarthe et un temps très proche de Julien Bayou, parle, elle, d’une « imposture politique ». « Être féministe, ce sont des actes. Respecter les femmes en fait partie. » Et elle aussi affirme qu’il faut en parler : « Il y a un nombre incalculable d’hommes qui se comportent mal dans la vie. Mais tous n’ont pas le pouvoir qu’a Bayou. »
La « dissonance », comme l’appelle Estelle, entre l’engagement en faveur des droits des femmes et son comportement privé, transparaîtrait aussi dans l’axe de défense de Julien Bayou. Plusieurs militantes féministes, même très éloignées de l’affaire, ont été choquées de l’entendre parler de « maccarthysme » ou de le voir choisir une avocate, Marie Dosé, critique du mouvement #MeToo et de la dénonciation du « tribunal médiatique » dans les affaires de violences sexuelles (...)
Plusieurs sources font aussi état d’un climat, dans l’entourage de Julien Bayou, assez éloigné de l’image publique qu’il a construite. Auprès de Mediapart, comme dans son journal intime de l’époque, Estelle rapporte une « ambiance machiste » et « sexiste » qui régnait, selon elle, au sein du premier cercle de Julien Bayou pendant la campagne 2017, où des femmes auraient parfois essuyé « des commentaires sur leur physique ou leur tenue ».
Elle dit avoir eu « le sentiment d’être un objet existant pour satisfaire le regard des hommes, d’être perçue comme une meuf à choper et non comme une militante talentueuse et efficace ». Elle estime que « la manière » dont Julien Bayou parlait de certaines militantes avec qui il avait des relations « n’était pas anodine : c’était toujours le registre sexiste de l’hystérie, “elle a encore fait une crise”, “elle est jalouse” ». (...)
le parti a été très éprouvé par deux précédents marquants, l’ancien vice-président de l’Assemblée nationale Denis Baupin (accusé de harcèlements et d’agressions sexuels en 2016) et l’ex-écologiste le plus célèbre de France, Nicolas Hulot (accusé de viols en 2018 et en 2021).
Dans ces deux cas, les alertes ont été ignorées, les paroles des femmes pas suffisamment écoutées. Et il a fallu des enquêtes de presse pour qu’elles soient entendues.
De ces affaires sont nés des groupes WhatsApp ou Telegram, notamment celui intitulé « Riposte Baupin ». D’autres conversations ont été organisées depuis, des groupes informels et provisoires appelés, par exemple, « Ayatollahs vertes, Force féministe, les Ingérables, etc. », d’après une participante…
Les militant·es y discutent de leurs engagements féministes, de comment ils et elles voient la cellule d’enquête contre les violences sexuelles alors en cours de construction à EELV et d’alertes qu’ils et elles reçoivent. Car à EELV comme ailleurs (lire notre enquête sur le député insoumis Éric Coquerel), les féministes, identifiées comme des confidentes fiables, reçoivent la parole de femmes, parfois sous le sceau de la confidentialité absolue. Des secrets lourds à porter en l’absence de cadres formels pour les traiter.
La conseillère de Paris Raphaëlle Rémy-Leleu parle ainsi de « grand dilemme » que « découvre aujourd’hui une partie de la classe politique » : « Se dire : tiens, tel homme politique, j’ai entendu des choses sur lui, est-ce que j’ai le temps d’essayer de recouper l’information, de protéger des copines, ou est-ce que je laisse filer en me disant que peut-être dans dix ans je le regretterai ? »
Au quotidien, elle a connaissance de dizaines d’alertes, qui vont « de l’homme qui se comporte juste comme un connard – c’est-à-dire pas dans le spectre de la violence répréhensible –, à celui qui viole ». (...)
« Qu’est-ce qu’on en fait ?, interroge-t-elle. C’est un enfer. On nous traite d’inquisitrices qui tiennent leurs listes noires, alors que tout le monde se repose sur nous pour porter la responsabilité de l’alerte et accueillir ces paroles. » (...)
« Personne ne s’est dit : on va avoir un problème politique, s’agace un cadre du parti. Pourtant, même si rien ne relève de la faute pénale, il y a a minima un problème d’image. C’est un peu comme si le président du parti animaliste se tapait des entrecôtes tous les week-ends… » (...)
Pour Marine Tondelier, membre du bureau exécutif d’EELV, « la vraie question » est de savoir « comment on peut avoir un parti sécurisant pour les femmes, faire en sorte qu’il n’y ait pas de femmes qui arrêtent de militer du fait du comportement d’hommes ». « Il faut que nous arrivions à discuter sereinement, et indépendamment de cette affaire précise, de ce qui est problématique et de ce qui ne l’est pas, et que la frontière soit claire pour tout le monde », explique-t-elle. (...)