En Suisse, dans le canton de Genève, deux partis populistes (l’Union démocratique du centre et le Mouvement citoyen genevois) recueillent plus de 20% des suffrages en faisant du discours anti-frontaliers leurs fonds de commerce. Là-bas, les immigrés qui attisent les haines, ce sont les Français. Reportage sur zone.
Les Hôpitaux Universitaires de Genève (HUG) comptent depuis de nombreuses années, une forte présence d’employés frontaliers. Comprendre : des travailleurs qui habitent de l’autre côté de la frontière, en France.
Impossible d’avoir des chiffres sur la proportion de travailleurs français. Le sujet est sensible. En février 2012, celui qui était alors directeur général des établissements, Bernard Gruson, défrayait la chronique en déclarant qu’il faudrait dorénavant éviter de nommer des frontaliers aux postes de responsables d’unités de soins.
Il avait alors reçu le soutien de Pierre-François Unger, le président du Conseil d’État genevois [l’exécutif cantonal] de l’époque. En mars de la même année, Bernard Gruson a récidivé et prévenu qu’« il [fallait] arrêter le recrutement systématique des frontaliers dans les HUG », déclarant :
« La préférence doit être donnée au candidat local, même s’il est moins bon. » (...)
« Brûlons leurs maisons, leurs voitures. Frontaliers, dégagez de gré ou de force »
Ce fut la première fois qu’un tel discours anti-frontaliers était affiché par un haut responsable d’une structure ou régie (comme on dit de ce côté-ci de la frontière) cantonale.
Le mois suivant ces déclarations, un tract anonyme s’en prenant à « cette racaille frontalière » était retrouvé aux HUG. (...)
Il n’y a pas qu’entre les murs des hôpitaux genevois que les Suisses se lâchent. Au hasard d’une rue de Genève, nous avons croisé cette dame, « Suissesse de souche », comme elle se qualifie, qui nous affirme que les frontaliers viennent « piquer [leur] pognon ».
Une frontalière, Laure – le prénom a été modifié -, 52 ans, travaille dans l’administration genevoise depuis bientôt 30 ans. Elle tente de nous décrire »l’ambiance » :
“Tu entends les conversations dans les bus, les gens qui font des remarques… C’est très diffus, il n’y a pas de rixes dans la rue, c’est sûr. C’est des petites piques, dans les manchettes des journaux. Ou même dans les affiches pour les campagnes de votation, qui sont très agressives. Dès qu’il y a le mot frontalier, tu peux être sûr que ce n’est pas gentil. »
Elle explique avoir changé de numéro de plaque d’immatriculation [de 74, la Haute-Savoie voisine, à 17, la Charente-Maritime lointaine] pour devenir une « frontalière invisible ». Et ainsi éviter toute sorte d’ "agressivité » à son égard (...)
Pour le géographe Bernard Debarbieux, il faut aller chercher l’explication de ce paradoxe dans un repli d’ordre identitaire :
« On n’a jamais autant attaché d’importance à la frontière que depuis l’entrée de la Suisse dans Schengen. Les Genevois cultivent une nostalgie de la frontière comme si elle était le dernier bastion de résistance face à l’Union européenne et à la France qui menacerait Genève. L’autre voie pour Genève, ville internationale, serait de s’inventer une identité cosmopolite en dépassant les identités sectorielles ».