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Non-fiction
Y a-t-il des choses que l’argent ne devrait pas pouvoir acheter ?
Article mis en ligne le 21 octobre 2014
dernière modification le 13 octobre 2014

Imaginez que vous ayez les moyens de payer quelqu’un qui pourrait vous éviter de faire le pied de grue dans des bâtiments administratifs ou devant la billetterie d’un stade. Qu’y aurait-il de mal à recourir à ses services ? Si vous pouvez rétribuer un sans-abri pour qu’il attende à votre place, pourquoi quiconque se plaindrait de cette transaction profitant à tout le monde ? Et si vous préférez vendre votre billet plutôt que de l’utiliser vous-même, en empochant une plus-value de 10%, pourquoi devrait-on vous en empêcher ?
A la réflexion, deux arguments peuvent même justifier que l’on fasse prévaloir dans ces cas-là la logique de marché : le premier renvoie au respect de la liberté individuelle, et le second à la maximisation du bien-être ou de l’utilité sociale. N’est-il pas légitime de dire, en effet, que tout individu devrait être libre d’acheter et de vendre ce qui lui plaît tant qu’il ne viole les droits de personne ? En outre, lorsqu’il est démontré que les échanges marchands bénéficient aux acheteurs et aux vendeurs à la fois, ne peut-on en conclure qu’ils sont synonymes de bien-être collectif, et donc parfaitement justifiés ? Mais modifions légèrement les exemples précédemment cités pour mieux mettre en évidence les problèmes moraux qu’ils soulèvent.

(...) Que diriez-vous si l’on payait vos enfants pour qu’ils aient de bonnes notes, non pas sous la forme des récompenses que leurs parents leur promettent (qui sont déjà en soi moralement critiquables), mais sous la forme institutionnalisée d’une incitation pécuniaire prise en charge par l’école elle-même ? Si vous pouviez vous offrir l’attribution du prix Nobel de littérature, le feriez-vous ? S’il vous fallait débourser une cinquantaine d’euros par mois pour obtenir le numéro de téléphone portable personnel de votre médecin, consentiriez-vous à le faire ? Accepteriez-vous de louer votre front à un annonceur publicitaire qui vous paierait environ 700 euros pour y faire tatouer temporairement un slogan à la gloire de telle ou telle entreprise ?

Tous ces exemples, et bien d’autres encore, sont issus du formidable livre de Michael J. Sandel paru en 2012 aux Etats-Unis, immédiatement traduit dans une demi-douzaine de langues, qui a remporté un succès de librairie au moins aussi grand que le livre de Thomas Piketty, Capital au XXIe siècle , et qui vient de paraître aux éditions du Seuil, dans la belle traduction de Christian Cler, préfacé par Jean-Pierre Dupuy. A la lecture, l’on comprend vite les raisons d’un tel succès, auquel il était difficile de s’attendre de la part de ce professeur à Harvard qui compte parmi les plus importants penseurs de la philosophie morale et de la philosophie politique de la seconde moitié du XXe siècle (...)