Il n’existe aucun sujet de politique économique et sociale où l’on puisse observer un écart aussi béant entre le soutien populaire et la représentation nationale.
Pour comprendre la discussion budgétaire qui se clôt il faut objectiver, avec lucidité et sérénité, une réalité désormais structurante : l’emprise inédite des milliardaires sur la vie démocratique de la nation.
Récapitulons les paramètres de la situation budgétaire de la France, et replaçons-les, pour commencer, dans la longue durée historique. (...)
La dette publique va atteindre 118 % du PIB en 2026. Soit le niveau le plus haut depuis la deuxième guerre mondiale, avant cela le premier conflit mondial, et précédemment la Révolution française. (...)
La fortune des centi-millionaires avoisinant 40 % du PIB, un impôt égal à 2 % de leur richesse rapporterait à peu près 0,8 % du PIB en recettes fiscales : 40 % fois 2 %. Soit, après déduction des prélèvements déjà acquittés par les contribuables concernés, de l’ordre de 20 milliards d’euros de recettes fiscales supplémentaires par an.
Personne ne prétend que ce dispositif puisse à lui seul résoudre nos problèmes de finances publiques. Mais tout le monde comprend qu’il pourrait grandement y contribuer. (...)
Derrière cette série de reculades, il est difficile de voir autre chose que l’emprise des grandes fortunes françaises sur la vie politique et démocratique du pays.
Cette emprise s’est manifestée au grand jour à l’automne, quand les médias détenus par les milliardaires (soit 80 % environ de la presse privée) se sont mobilisés contre la proposition d’impôt plancher de 2 %, avec des arguments (« les milliardaires ne peuvent pas payer », « cette taxe mettrait à terre l’économie française », etc.) dont le moins que l’on puisse dire est qu’ils n’ont guère brillé par leur pertinence.
Elle s’est donnée à voir quand le Sénat en juin puis l’Assemblée nationale en octobre votèrent contre l’impôt plancher de 2 %, pourtant soutenu par une immense majorité des Français (86 % d’après l’IFOP), dans un front uni allant des représentants du centre à ceux du Rassemblement national. (...)
Mais les renoncements qui s’ensuivirent – et la facilité avec laquelle ces derniers furent acceptés par les différents partis qui entérinèrent le budget – sont tout aussi significatifs.
Car on peut bien sûr débattre de l’impôt plancher à 2 %, envisager des alternatives. Mais comment accepter un budget qui, dans le contexte actuel de dérive budgétaire et d’explosion des plus hauts patrimoines, ne demande pas d’effort à ces derniers ? (...)
Le fragile équilibre des pouvoirs économiques et politiques de la social-démocratie d’après-guerre s’est effondré.
Comme d’autres pays avant elle, la France est entrée dans l’ère de l’extrême richesse.
Ce déséquilibre se trouve au cœur du blocage budgétaire et du dérapage de nos finances publiques. Il empêche les investissements nécessaires dans l’éducation, l’innovation, la santé, les infrastructures, qui constituent la clé de notre prospérité future. Il alimente une spirale où la richesse achète le pouvoir, qui en retour cimente les fortunes établies. (...)