Explosion de la charge de travail, absence d’horaires et de coupure entre vie professionnelle et vie privée, pressions supplémentaires, manque de pauses, insomnies, délitement du lien social… Les syndicats demandent la mise en place d’accords interprofessionnels sur le télétravail.
(...) Pour Joëlle*, juriste en droit social dans une organisation syndicale, la question flottait dans l’air depuis quelques jours. Elle est retournée au bureau le 16 mars dernier, après avoir été en congés. « On m’a dit "tu prends ton ordi et tu te mets en télétravail à partir d’aujourd’hui". Je suis rentrée chez moi et l’enfer a commencé. Ça a été un déferlement d’angoisses de l’ensemble des salariés. » Joëlle a reçu en moyenne 150 à 200 mails par jour, avec des questions très techniques sur l’application des textes. Et pas que. « Il fallait en même temps faire la psy, les rassurer… J’ai vu d’autres lois passer, notamment la loi El Khomri en 2016, j’ai l’habitude des changements brusques, de l’énervement de tout le monde. Mais là, j’ai cru que je n’allais jamais y arriver. Moi qui rêve de télétravailler depuis longtemps, j’ai vécu un véritable cauchemar. »
Un télétravail « en dehors de tous les clous »
Pour un grand nombre de Français.es contraint.es à exercer à leur domicile ces dernières semaines, le télétravail était une première. Près d’un salarié sur trois a télétravaillé pendant le confinement. Deux tiers d’entre-eux ne le pratiquaient pas avant, selon une enquête publiée par l’Ugict-CGT le 4 mai, réalisée à partir des réponses de 34 000 personnes de tous secteurs professionnels [1]. Cela concerne d’abord les employé.es à 71%, et les professions intermédiaires (70%), ainsi que 62% des cadres. Conséquence de cette généralisation : « On a assisté à un basculement vers le télétravail, rapide, non anticipé et non encadré collectivement. Dans la majorité des entreprises qui le pratiquent, il existe des accords sur le télétravail. Là, on était en dehors de tous les clous », met en lumière Sophie Binet, co-secrétaire de l’Ugict-CGT. (...)
« La crise a engendré de facto du travail supplémentaire et d’autres projets auraient mérité d’être mis en veille ou décalés pour pouvoir gérer ça, or ça n’a pas du tout été fait. On a maintenu des échéances sur des projets qui auraient dû être secondaires, ça crée un sentiment de pression supplémentaire », explique Emmanuelle. Et d’ajouter : « C’est un sentiment partagé par mes collègues qui travaillent en RH. On se dit tous que c’est de la folie. » Résultat : elle travaille quasiment sans interruption de 8h15 à 21h. Sylvain raconte aussi travailler une dizaine d’heures par jour, y compris les soirs et week-ends. « Je dirais que, pendant trois semaines, j’ai dû faire 55 heures par semaine, peut-être plus. À un moment, j’ai arrêté de compter. Quand je me réveillais la nuit, j’avais mon ordi à côté de moi et je triais mes mails. Je me suis sentie en burn-out chez moi, ce qui est quand même paradoxal », confie pour sa part Joëlle.
Pour Mélanie, il n’était pas non plus question de déconnexion pendant les jours qu’elle a dû poser. « Pendant mes congés, j’ai travaillé. En réalité, ils m’ont simplement servi à couper le téléphone et à bosser plus tranquillement », concède-t-elle. (...)
Toutes ne bénéficient en effet pas des mêmes conditions pour télétravailler. « J’habite dans 20 mètres carrés avec quelqu’un à l’arrêt. Si j’avais des enfants, je serais en pleurs au téléphone je pense », reconnaît Stéphanie. Mélanie, qui estime que sa charge de travail a augmenté d’au moins un tiers, en revient à regretter les trajets en bus le matin (...)
De 7h30 à 21h30, ses seuls petits temps de pause étaient consacrés aux enfants, malgré un conjoint qui a allégé sa charge de travail pour être plus présent. Elle raconte : « Les enfants ne comprennent pas que je sois là mais que je ne puisse pas être avec eux. J’ai fini par trouver une pièce un peu cachée pour télétravailler, qu’ils ont fini par trouver. J’avais aussi un espace dehors mais dès qu’il pleuvait ça se compliquait. Je bossais sur un coin d’herbe où je pouvais avoir le wifi, donc j’ai très mal au dos. J’en ai en fait plein le dos, littéralement. »
Selon l’enquête de l’Ugict-CGT, 81% des télétravailleurs qui ont des enfants ont dû les garder tout en travaillant. La fermeture des écoles s’est par ailleurs traduite pour 43% des femmes en télétravail par plus de 4 heures de tâches domestiques supplémentaires. « On ne peut pas télétravailler tout en s’occupant de ses enfants. C’est une catastrophe, notamment pour les femmes », alerte Sophie Binet, co-secrétaire de l’Ugict-CGT. Sans compter l’augmentation des signalements pour violences conjugales pendant le confinement. « Cela impose aux entreprises de prendre cet aspect-là aussi en considération dans la préservation de la santé de leurs salarié.es », complète Béatrice Clicq, secrétaire confédérale FO.
Les syndicats réclament des accords interprofessionnels
Pour toutes ces raisons, les syndicats réclament une réelle réflexion sur les conditions actuelles et futures du travail à domicile. « Il y a besoin d’avoir un cadre collectif partout sur l’organisation du télétravail, sinon on bascule sur des modes d’organisation qui peuvent être maltraitants », appuie Sophie Binet. « Le télétravail n’est pas sujet de négociation obligatoire, ce qui est un problème, car c’est très variable en fonction des entreprises. On demande une négociation interprofessionnelle pour poser un cadre qui permettrait à tous les travailleurs d’avoir un socle de référence », abonde Béatrice Clicq.