La violence est bien entendu omniprésente dans l’histoire de l’humanité, et ce quelles que soient les cultures et les régions du monde. Cela dit, celle-ci va prendre une caractéristique particulière (de par son ampleur et de par sa forme) avec l’imposition au monde par les puissances européennes d’un mode de production assez singulier, le capitalisme. Contrairement à ce que prônent certains idéologues, ce système n’est pas la destinée « naturelle » de toute société humaine. Au contraire, il s’est le plus souvent imposé par la violence et la coercition, notamment par le biais de la colonisation. Aussi, 1492 est souvent présenté comme la date symbolique qui a fait basculer le monde dans un processus de pillage des richesses sans précédent, qui perdure jusqu’à aujourd’hui et sans lequel il est impossible de comprendre la fameuse fracture Nord-Sud.
Et l’Europe « découvrit » le monde…
Quand les Européens se mettent en tête de découvrir le monde, leur supériorité économique et technologique est loin d’être acquise. La majorité des chercheurs s’accordent en effet à dire que les niveaux de développement (avec toutes les réserves connotées de ce mot) de l’Europe et d’autres régions sont plus ou moins similaires (royaumes précolombiens, sud-est de la Chine, certaines zones de l’Afrique, etc.) |1| De ce fait, les facteurs ayant encouragé la conquête des autres contrées résultaient davantage du hasard géographique (plus grande proximité entre l’Amérique et l’Europe, absence des chevaux sur les terres du Nouveau Monde, immunité bactériologique des Européens en raison de contacts ancestraux avec le bétail, diffusion des innovations des deux côtés de l’Eurasie, etc. |2|) et politique (le morcellement du territoire européen encourageait la conquête extérieure, les frontières internes étant plus faciles à contrôler, contrairement à la Chine par exemple ; les empires Incas et Aztèques étant très hiérarchisés, la capture des autorités facilitèrent la domination coloniale, etc.). Or, c’est incontestablement la conquête de l’Amérique qui va donner à l’Europe sa supériorité économique plusieurs siècles durant. La découverte et l’exploitation de nouveaux produits alimentaires (sucre, tabac, pommes de terre, etc.) ainsi que le pillage des ressources minérales (or et argent) provenant des contrées découvertes vont constituer des atouts considérables aux puissances maritimes, permettant tantôt d’amorcer un processus d’industrialisation précoce (Angleterre), tantôt à une aristocratie parasitaire d’acquérir des produits de luxe sans commune mesure (Espagne). Bien entendu, la base de ce pillage sera une violence physique considérable, d’abord contre les populations indigènes, ensuite envers les esclaves africains. On voit déjà ici comment deux continents intègrent l’économie mondialisée par la contrainte et la saignée.
Les principes capitalistes s’imposent au monde
En fait, les principes qui seront ceux du capitalisme vont permettre aux colonisateurs de justifier l’appropriation des ressources (naturelles et humaines) des nouveaux mondes. À commencer par le concept de propriété privée de la terre, souvent inconnu chez de nombreuses populations qui privilégiaient une approche communautaire de la terre (excepté dans les empires esclavagistes comme les Incas ou les Aztèques). Cette absence de titres officiels sur les terres permit aux Européens de confisquer « légalement » l’ensemble des terres à leurs occupants, expulsés quand ils ne seront tout simplement pas massacrés.
Par ailleurs, et contrairement à l’idéal libéral qui valorise une concurrence saine et parfaite, le capitalisme tel qu’il se déploie depuis des siècles consiste avant tout à contourner les règles de la concurrence pour dégager des profits exceptionnels (...)
Au-delà de la dimension Nord-Sud, soulignons que, dès le début, ce système va s’imposer par l’expropriation des terres des paysans anglais, notamment par le biais des fameuses enclosures. Ce qui va d’ailleurs être à l’origine d’un autre trait fondamental pour comprendre ce mode de production si particulier, à savoir la création d’un prolétariat obligé de vendre sa force de travail pour subvenir à ses besoins, auparavant satisfaits par une production relativement autonome. (...)
À noter que la fiscalité servira également d’outil destiné à contraindre la population à adopter le rapport d’exploitation salariale, les impôts devant être payés sous forme monétaire, les peuples étant obligés de vendre leur force de travail pour en acquérir |4|. On voit donc que les principes mêmes du capitalisme (propriété privée des terres et des moyens de production, main d’œuvre salariée) ont été utilisés dès le début pour contraindre des millions de personnes à adopter un mode de production imposé de l’extérieur. (...)
Une industrialisation inégale
En fait, il faut prendre conscience que ce sont ces principes d’expropriation et de dépossession des moyens de productions de ceux qu’on va appeler les « prolétaires » qui vont permettre ce qu’on va nommer a posteriori « révolution industrielle ». La plupart des paysans n’auraient jamais accepté de travailler dans des usines ou dans des mines insalubres s’ils n’y avaient été contraints par la dépossession de leurs terres.
D’autre part, l’exploitation du nouveau monde est capital à bien des égards pour expliquer l’industrialisation, et ce pour plusieurs raisons. (...)
Enfin, il faut également noter les entreprises d’appropriation et de destruction des techniques « indigènes ». (...)
La spécificité des différents degrés d’industrialisation est ainsi que les premiers à y parvenir bénéficient d’un avantage durable sur les autres, notamment en leur imposant des politiques de libre-échange permettant de casser dans l’œuf toute tentative de développement industriel. C’est ce qui explique le fait que la majorité des pays du tiers-monde aient encore une économie majoritairement basée sur l’exportation de matières premières. Soulignons également qu’un des seuls pays non occidentaux ayant connu un processus d’industrialisation précoce est le Japon, notamment du fait d’une relative autonomie vis-à-vis des puissances européennes. (...)
La mise en place du système-dette
Contrairement à ce que certains ont coutume de dire, les indépendances ne seront pas synonymes d’une véritable émancipation des anciens colonisés. Dès le début va en effet se mettre en place un système néo-colonial constitué de corruption, de coups d’État et d’endettement au profit des grandes puissances et de leurs multinationales. De l’Amérique latine à l’Asie du sud-est en passant par l’Afrique, de nombreux pays seront ainsi contraints de monnayer leur indépendance politique contre des contrats de préférence privilégiant leur ancienne métropole et/ou un endettement qui va se révéler bien plus efficace et rentable que l’ancienne domination. Les chefs d’État récalcitrants seront purement et simplement renversés, voire assassinés, au profit de personnalités parasitaires bien plus dociles (Pinochet, Mobutu, Suharto, etc.). (...)
Cette exploitation par la dette va encore s’accentuer dans les années 80 suite à ce qu’on nomme la « crise de la dette ». La chute des prix des matières premières largement exportées par les pays du tiers-monde, combinée à la hausse des taux d’intérêt, vont précipiter ces derniers dans le nœud coulant de la dette. (...)
. Le résultat est sans appel : une explosion des inégalités, une pauvreté accrue et une prolifération des bidonvilles |7| partout où ces plans furent appliqués (et ce jusqu’à aujourd’hui dans des pays comme la Grèce ou l’Espagne).
Un système contre nature
Ce qui est intéressant de noter également est que cette violence va dès le début s’exercer non seulement contre les populations exploitées mais également contre leur environnement, voire, aujourd’hui, contre la nature dans son ensemble. Ce qu’on nomme ainsi de plus en plus souvent l’anthropocène ne peut se comprendre indépendamment du développement à l’échelle mondiale d’un système exclusivement basé sur le profit et sur les exploitations humaines et naturelles. (...)