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Quand le déconfinement angoisse plus que le confinement
Article mis en ligne le 7 mai 2020

« J’aime tellement rester chez moi, je n’en reviens pas. Depuis le début du confinement, beaucoup de gens disent que les autres leur manquent. Moi pas. » Ces quelques mots, tirés de la newsletter de la journaliste Géraldine Dormoy, ont fait tilt chez la consultante en gestion de carrière et autrice jeunesse Sophie Gourion, qui en a fait un post Instagram. En légende : « Je me reconnais tellement sans avoir osé me l’avouer avant. »

Comme l’indique Fay Bound Alberti, autrice de l’ouvrage A Biography of Loneliness – The History of an Emotion [Une biographie de la solitude – L’histoire d’une émotion], « tout le monde n’est pas malheureux d’être seul, ou isolé, et je pense que l’expérience du confinement, de même que celle de la solitude, est très variable selon chacun et que de nombreuses personnes sont en fait soulagées par le confinement. Il y a des gens qui adorent être seuls. Et on constate des différences entre ceux introvertis et qui peuvent très bien gérer l’isolement et ceux qui sont extravertis et n’en sont pas capables. Traditionnellement, en Occident, nous célébrons l’extraversion, mais cette période nous réussit mieux à nous les introvertis ! »

Au point que certain·es appréhendent la prochaine étape, et pas par crainte pour leur santé ou celle de leurs proches. Mais tout simplement parce qu’il va leur falloir réenclencher le cycle de relations sociales, au travail tout comme dans leur cercle amical ou familial. (...)

« Il existe des différences considérables dans la façon dont nous appréhendons l’isolement et la solitude. »
Fay Bound Alberti, docteure en histoire culturelle
(...)

« Il y a des tas de choses, franchement, je n’ai pas envie que ça recommence, abonde Hervé, confiné avec sa compagne. Comme aller dans une réunion où on a à dire bonjour contraint et forcé et où tu restes assis deux heures... Je suis sûr qu’on va me trouver radical mais, même les gens avec qui je m’entends très bien, j’aimerais les revoir le plus tard possible. Peut-être que je suis plus que d’autres quelqu’un qui peut se passer des gens. »

Pour autant, ce côté casanier n’a rien à voir avec de la misanthropie, signale Fay Bound Alberti, pour qui « il est important de reconnaître que la relation à autrui n’est pas du tout la même selon les individus et qu’il existe des différences considérables dans la façon dont nous appréhendons l’isolement et la solitude ». (...)

« Je n’ai pas eu besoin du coronavirus pour me rendre compte que la vie qu’on mène n’est pas viable sur le long terme : on n’a pas le temps de se recentrer sur nous, on court pour tout... » Pas d’épiphanie, plutôt une confirmation de ce qu’elle pensait d’ores et déjà.
Désengagement social

Résultat, l’idée de revoir ses collègues après deux mois d’éloignement, y compris celles et ceux avec lesquel·les elle s’entend bien, ne l’enchante pas plus que ça. D’autant que le spectre de la maladie planera. (...)

« Je n’arrive pas à me projeter sur quelque chose de sympa à faire avec les personnes et collègues que j’aime bien. Si, pour sortir, il faut penser à ne pas se toucher... Ce ne sera pas une vie “normale”. J’appréhende beaucoup de devoir les rencontrer avec une relation modifiée. »

Dans sa tête, le déconfinement, ce sera allers et retours au travail et promenades en famille, à quatre. Pas de retrouvailles avec qui que ce soit. (...)

Si, pour les personnes mal-logées (5 millions vivent dans des logements suroccupés), les aidant·es, les personnes confinées avec leurs enfants ou celles se trouvant dans des relations difficiles, le 11 mai devrait être synonyme de « grand soulagement », pointe la docteure en histoire culturelle Fay Bound Alberti, « cela ne veut pas dire que toutes celles et ceux qui vivent seuls auront un besoin criant de sortir et de se mêler aux autres ». (...)

La spécialiste des émotions et de la solitude insiste : « L’isolement peut être accueilli à bras ouverts par des personnes qui n’avaient pas eu l’occasion d’être seules auparavant. Beaucoup d’entre nous travaillons et sortons de manière soutenue, et l’accélération de ce rythme est une source de stress. C’est donc un soulagement pour certains –et pas seulement les introvertis– de lever le pied pendant un temps. » (...)

Il est tout à fait possible que ce vécu apaisé de la réclusion à domicile joue dans la manière de vivre par la suite le déconfinement. « Il sera intéressant d’observer si cela provoque une transformation des interactions sur le long terme, poursuit la professeure d’histoire culturelle à l’Université de York. Peut-être que la levée du confinement sera perçue comme une occasion de redéfinir nos relations aux autres, non seulement concernant nos rites de salutations (s’embrasser ou ne pas s’embrasser) mais aussi le niveau de relations sociales qui nous convient. »

C’est bien ce qu’envisage Valentin. Il souhaiterait en effet « appliquer ce nouveau mode de vie à l’après-confinement ». D’où son inquiétude : « Je crains d’être énormément sollicité, aussi bien par mes amis que ma famille. » Idem du côté d’Hervé : « J’ai une phobie de voir tout le monde revenir, avec ce que ça implique comme contraintes. » Notamment l’obligation d’endosser un surmoi socioprofessionnel dont il s’est actuellement délesté. « L’obstacle induit d’une autre personne signifiait que je ne pouvais pas me laisser aller à mes instincts », décrivait avec délicatesse la narratrice du roman The Girls d’Emma Cline.

C’est bien là que réside le problème, dans le décalage entre les envies (a)sociales des un·es et des autres, et la façon dont cette dissonance sera éprouvée. (...)

L’appréhension suscitée par ce moment de bascule sociale n’est en outre pas signe de désintérêt pour son entourage. On peut se préoccuper de quelqu’un sans que cela se traduise systématiquement par une fréquentation assidue. Comme l’écrit Fay Bound Alberti dans un post de blog, « la séparation physique n’est pas synonyme de séparation émotionnelle », qui plus est grâce aux moyens modernes de communication.

Même hors confinement, « il y a des gens à qui on tient, pour qui on a de l’affection, et qu’on peut très bien ne pas voir pendant trois-quatre ans, souligne Hervé. Dans cette période, je leur ai écrit pour prendre des nouvelles. J’ai même eu sur Skype quelqu’un que je n’avais pas vu depuis trente ans. Je m’inquiète pour eux, je cherche à savoir s’ils vont bien, comment ils sont confinés... ».

« La situation actuelle est un bon moment pour redéfinir ce à quoi doit ressembler une relation saine et quels sont nos besoins individuels. »
Fay Bound Alberti, docteure en histoire culturelle

(...)

Prolonger le rythme plus lent de nos fréquentations sociales post-confinement n’a rien d’un abandon social. « Cela ne revient pas à se couper complètement des autres –on peut se téléphoner, s’envoyer des e-mails, bref, avoir une relation avec l’autre mais en tenant compte de nos propres limites et en faisant attention à soi, appuie Fay Bound Alberti. Être introverti est autorisé. Et demander plus d’espace n’est pas synonyme de rejet. » Aspirer à une certaine distanciation sociale non plus.