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Personnes âgées : voilà la circulaire de la honte
Article mis en ligne le 9 mai 2020

À force de la chercher en vain, j’aurais fini par douter de l’existence de cette circulaire du 19 mars qu’évoquait « Le Canard enchaîné » la semaine dernière et qui inciterait les médecins à limiter l’admission en réanimation des personnes « fragiles ». Et voilà que m’est parvenu ce message d’une personne active dans un hôpital.

Appelons-le Matthieu pour lui éviter un licenciement brutal. « La lecture de votre article “Euthanasie ? Non : Euthanasie !” m’a fait repenser – écrivait-il – à un document découvert sur le site de la SFAR portant sur les recommandations relatives à la “Décision d’admission des patients en unités de réanimation et unités de soins critiques dans un contexte d’épidémie à Covid-19”. En lisant ce document, j’ai ressenti un réel malaise avec l’impression que chacun ne pourrait effectivement pas accéder à la réanimation faute d’un “équilibre entre les besoins médicaux et les ressources disponibles” ... Je suppose, poursuit mon correspondant, « que vous avez déjà pu lire ce document, mais je vous en laisse le lien ci-contre : https://sfar.org/download/decision-dadmission-des-patients-en-unites-de-reanimation-et-unites-de-soins-critiques-dans-un-contexte-depidemie-a-covid-19/ Quand je l’ai lu, j’ai également pensé que devoir être confronté à un tel choix pour les soignants et accompagnants de personnes âgées n’était pas normal.. » (...)

Avant d’en venir au contenu de cette circulaire, je voudrais dissiper une confusion présente dans certains messages reçus sur ma page Facebook. Il y a, selon moi, deux situations différentes :

 celle du médecin qui décide du sort de son patient, en tenant compte l’avis dudit patient et de ses proches, mais en en assumant seul la responsabilité en son âme et conscience. Cela existe depuis la nuit des temps et ne pose de problème que si la décision est contestable et fait l’objet d’une plainte ;

 celle d‘un groupe de médecins qui, avec la caution d’un ministère, poussent vers la mort des milliers de personnes dites « fragiles » qu‘ils ne connaissent ni d’Ève ni d‘Adam, en incitant le personnel hospitalier à ne pas les admettre en réanimation. Ceux-là, à mon avis, relèvent du tribunal. D’autant que ce dernier disposera d’une preuve à charge : un texte qui, par moments, nous renvoie neuf décennies en arrière.

N’étant pas médecin, j’ai aussitôt consulté le docteur Pierre-Jacques Raybaud, très engagé dans le combat contre le Covid-19 et qui, dans sa pratique de généraliste, s’est heurté à plusieurs reprises, ces dernières semaines, à des responsables hospitaliers refusant d’admettre en réanimation des patients âgés malades du Codiv-19 : il peut en témoigner.

Selon lui, ce texte constitue un appel au « triage systématisé des patients ». Comment, poursuit-il, « peut-on prédire aussi facilement la fin de vie d’un patient ? Tout médecin a connu dans sa carrière des améliorations spectaculaires dans des situations extrêmes ». Raybaud s’étonne aussi de la formule « en raison du caractère extraordinaire, mais personnalisé ». Pour lui, « ce genre d’opposition, c’est le début de la fin. Ce n’est plus de la médecine. Dire une chose, puis son contraire, en dire une autre et l’atténuer par divers procédés n’est pas compatible avec la médecine." (...)

Bref, conclut le docteur Raybaud, le document prétend se fonder sur « l’attitude individuelle de chaque médecin en son âme et conscience », mais en fait, « tout en prenant la précaution de peser chaque mot, il pousse à la roue d’un triage systématisé ».

C’est en effet l’impression qui ressort de tout le texte, mais en particulier du passage consacré, en page 6, à la « non-admission en soins critiques ». (...)
Les signataires n’ont pas le moindre doute sur la destination vers laquelle ils envoient les patients qu’ils refusent en réanimation : « Les soins ne sont pas interrompus, mais s’intègrent dans le cadre d’un accompagnement en collaboration avec les spécialistes d’une telle prise en charge palliative afin d’assurer une absence de souffrance et une fin de vie digne et apaisée. »

Et il s’agit pas là de propos théoriques : selon Le Canard enchaîné, en quelques jours, « les patients de plus de 75 ans en réanimation sont passés de 19 % à 7 % et ceux de plus de 80 ans de 9 % à 2 %. »

On frémit à l’idée que des médecins, dans la France du début du XXIe siècle, se croient autorisés à accompagner vers la mort des milliers de personnes « fragiles ». (...)

Les signataires de la circulaire du 19 mars enrobent leurs directives mortifères dans un discours déontologique politiquement correct. Leur texte n’en transpire pas moins l’eugénisme.

PS : Une question me taraude : pourquoi la plupart des médias ne semblent pas intéressés par l’analyse du texte intégral de cette circulaire ?