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le monde diplomatique
Les patrons ont-ils lu Marx ?
par Michel Pinçon & Monique Pinçon-Charlot Sociologues, anciens directeurs de recherche au CNRS. Auteurs de l’ouvrage Le Président des riches. Enquête sur l’oligarchie dans la France de Nicolas Sarkozy, La Découverte, 2010.
Article mis en ligne le 26 mai 2017
dernière modification le 23 mai 2017

Consciente de ses intérêts, la haute bourgeoisie se distingue par la sophistication de ses modes d’organisation... Ce groupe social pratique l’entre-soi et les échanges de bons procédés. Mais ce collectivisme pratique se dissimule derrière un discours faisant passer pour du talent individuel des positions transmises de génération en génération.

Les Portes-en-Ré, une île dans l’île. À la pointe extrême de l’île de Ré, cette commune est devenue un des lieux de ralliement des familles de la bourgeoisie. Chacun se salue, tout le monde bavarde longuement sur le parvis à la sortie de la messe, des groupes se forment à la terrasse du café Bazenne pour l’apéritif dominical. Une société enjouée, ravie d’être rassemblée et de pouvoir être elle-même à l’abri du regard des importuns.

Dans un entre-soi toujours soigneusement contrôlé, les membres de la haute bourgeoisie fréquentent les mêmes lieux. Les salons parisiens, les villas des bords de mer, les chalets de montagne constituent un vaste espace quasi public pour la bonne société, qui y goûte le même plaisir qu’elle a à se retrouver dans des cercles comme, à Paris, l’Automobile Club de France, place de la Concorde, ou le Cercle de l’Union interalliée, rue du Faubourg-Saint-Honoré.

On transforme les « exploiteurs » d’hier en « créateurs de richesses »
À observer la bourgeoisie, on pourrait la croire collectiviste tant elle est, en apparence au moins, solidaire. Mais ce collectivisme n’est que pratique. Il prend la forme d’échanges, de dons et de contre-dons, avec non seulement les autres patrons mais également tous ceux qui occupent des positions de pouvoir dans les domaines financier, politique ou médiatique.

Les détenteurs des moyens de production vivent et agissent au cœur des rapports sociaux sans avoir à recourir à l’analyse marxiste : les patrons n’ont pas à théoriser leur position dominante, dont d’ailleurs, le plus souvent, ils ont hérité. (...)

Le rapport social qui fonde sa classe, l’exploitation du travail d’autrui, en fait d’abord une « classe en soi » : ses conditions objectives de vie contrastent par leurs richesses avec celles des classes moyennes et des classes populaires. De surcroît, c’est une classe consciente de ses intérêts et mobilisée pour les défendre, notamment par l’intermédiaire de syndicats patronaux. On parle alors de « classe pour soi ». (...)

Comme par magie rhétorique, la lutte des classes marche sur la tête : on transforme les « exploiteurs » d’hier en « créateurs de richesses » et les « exploités » en « coûts ». De leur côté, les patrons s’abritent derrière le paravent idéologique de la concurrence libre et non faussée – que les meilleurs gagnent ! –, une vulgate de l’économie libérale qui permet de légitimer une position sociale souvent héritée et collectivement protégée.

Les armes utilisées sont des mots comme « compétitivité », « déficit public », « trou de la Sécurité sociale », « chômage ». Assénées sur tous les canaux d’information, ces notions, devenues naturelles, s’inscrivent dans une guerre des classes que les plus riches mènent à l’échelle de la planète. « Il y a bien une guerre des classes reconnaissait le milliardaire américain Warren Buffett en 2005, mais c’est ma classe qui est en train de la gagner. » (...)