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«  Le système bancaire apparaît aujourd’hui comme une énorme bombe à retardement  »
Entretien avec Patrick Saurin (avril 2017)
Article mis en ligne le 10 novembre 2017
dernière modification le 9 novembre 2017

Loin de se consacrer au financement de l’économie réelle, l’activité des grandes banques est essentiellement de nature spéculative. Les signaux ne manquent pas pour attirer notre attention sur l’explosion financière qui se prépare.

«  Too big to fail  » («  trop grosses pour faire faillite  ») disait-on il y a peu de temps encore pour critiquer la concentration bancaire pourtant le système bancaire apparaît plus concentré que jamais. Peux-tu nous résumer la situation du système bancaire mondial  ?

Le dernier recensement réalisé le 21 novembre 2016 par le Financial Stability Board |2| fait état de 30 banques systémiques parmi lesquelles les quatre grandes banques françaises  : BNP Paribas, Crédit Agricole, Société Générale, et Banque Populaire Caisse d’Épargne. Or, du fait de l’importance de leur bilan (par exemple, en 2012, le bilan du Crédit agricole et de BNP Paribas était d’environ 2 000 milliards d’euros, un montant représentant quasiment le montant de la dette publique de la France ou de son produit intérieur brut annuel), les banques systémiques, pourtant à l’origine de la crise financière de 2007-2008, parient sur le fait que les Etats viendront à leur secours en cas de problème (cela s’appelle l’aléa moral), car leur chute risquerait de se répercuter sur l’ensemble des secteurs de l’économie réelle. Par ailleurs, cette garantie implicite de l’Etat permet aux banques privées de se financer sur les marchés de capitaux à un taux avantageux du fait du moindre risque encouru.

«  Too big to fail  » est une formule qui résume en quelques mots les données du problème. Le système bancaire apparaît aujourd’hui comme une énorme bombe à retardement avec de multiples facteurs de risque  : des banques d’une taille démesurée, une interconnexion entre elles qui multiplie les risques, des activités spéculatives très hasardeuses, des fonds propres insuffisants, un contrôle très insuffisant, des sanctions très faibles en cas de manquement, ce que résume parfaitement la formule too big to jail, «  trop grosses pour aller en prison  ». (...)

Qu’est-ce que le «  shadow banking  » ? Quels sont ses liens avec les banques officielles  ?

Le shadow banking ou «  système bancaire de l’ombre  » est un secteur bancaire parallèle qui regroupe l’ensemble des acteurs financiers qui agissent en dehors du système bancaire traditionnel et de ses règles. Ces acteurs exercent deux activités  : l’une est la titrisation (transformer des prêts en titres financiers destinés à être vendus sur les marchés financiers), l’autre consiste à prêter des titres ou des liquidités en échange d’une rémunération.

En 2012, on estimait à 71 000 milliards de dollars le poids de ce secteur, soit le quart des actifs de la finance mondiale. Le shadow banking répond à de multiples attentes du capitalisme financiarisé  : parier sur des sommes considérables, frauder et pratiquer l’évasion fiscale en utilisant les paradis fiscaux, soustraire les activités financières à la réglementation. (...)

Face à l’ampleur et au coût de la crise financière de 2007-2008, les pouvoirs publics de l’époque ont rivalisé de promesses, d’engagements qui se sont révélés des formules creuses. (...)

Une nouvelle crise bancaire est-elle à l’ordre du jour  ?

Cela ne fait aucun doute et de nombreux analystes financiers – loin d’appartenir à la gauche radicale – partagent ce constat. Les résultats rassurants des stress tests |3| menés par les banques centrales ne signifient en aucun cas l’absence de risque. Rappelons que Dexia avait brillamment réussi les stress tests de juillet 2011… juste avant de faire faillite  !

Dans la mesure où les activités des banques et de la finance en général sont de nature spéculative, tous les secteurs de leurs négoces sont susceptibles de générer une crise. (...)

Les signaux ne manquent pas pour attirer notre attention sur l’explosion financière qui se prépare.

Nous devons nous inquiéter de l’augmentation des prêts à risque, appelés Non Performing Loans, NPLs dans le jargon bancaire |4|. En Italie, ces prêts à risque représentent à ce jour 17,8 % de l’encours total. Aux Etats-Unis, la dette des étudiants atteint le niveau faramineux de 1200 milliards de dollars. L’augmentation des dettes publiques, conséquence des sauvetages bancaires qui ont suivi la crise financière de 2007-2008, est elle aussi un facteur de risque qui ne se limite pas au seul cas grec. A ce propos, il est bon de rappeler que les prétendus plans de sauvetage de la Grèce ont été en réalité des plans de sauvetage des banques. En effet, sur la période 2008-2014, la Commission pour la Vérité sur la Dette publique grecque a chiffré le total des aides aux institutions financières grecques à 146,35 milliards d’euros, 43,6 milliards au titre des recapitalisations, 84,48 milliards de garantie et 18,27 milliard de mesures de liquidité autres que des garanties.

Beaucoup de grandes banques sont aujourd’hui dans une situation délicate. (...)

Tu défends la socialisation du système bancaire et non un pôle public financier. Peux-tu expliquer les impasses de la deuxième formule  ?

Quelques mots sur la socialisation du système bancaire d’abord. Je préconise en effet la socialisation de l’intégralité du système bancaire et du secteur des assurances, car je considère que la sécurité des encaisses monétaires et de l’épargne, le crédit, l’intégrité du système des paiements ainsi que la création monétaire relèvent de l’intérêt général. Il s’agit de mettre en place d’un véritable service public bancaire dans lequel les banques de détail assureraient les services essentiels aux particuliers, artisans, commerçants, professions libérales, associations, entreprises et acteurs publics locaux (collectivités, hôpitaux, organismes de logement social). Ce système socialisé comprendrait également les banques d’affaires. La mission des banques de financement et d’investissement (BFI) doit être le financement de grands projets, par exemple la transition écologique, et non la spéculation comme c’est le cas aujourd’hui. Les investissements utiles seraient plus aisément financés par des BFI socialisées que par les BFI actuelles. Ainsi, la socialisation de l’intégralité du système bancaire présente d’incontestables avantages d’efficacité, de cohérence et de sécurité.

Venons-en au pôle public. Ce projet est défendu notamment par la CGT et il est porté par Jean-Luc Mélenchon, le candidat à la présidence de la «  France Insoumise  ». Il consiste à créer un pôle public autour de la Caisse des dépôts et consignations, la Banque de France, la Banque postale, l’établissement public Bpifrance ainsi que d’autres structures de moindre importance. A côté de ce pôle public, on trouverait un pôle mutualiste avec le Crédit agricole, les caisses d’épargne, les banques populaires, le Crédit mutuel, et un pôle privé avec la Société générale, BNP Paribas et tous les autres établissements. Mais le périmètre de ce pôle public est toujours en discussion et il est envisagé de l’étendre avec la socialisation d’autres structures. Le danger est grand de voir ce pôle public devenir un supplétif budgétaire de l’Etat, un pompier voué à éteindre les incendies du marché ou une béquille du secteur privé.

Le contrôle citoyen signifie la participation effective des représentants des salariés, des clients, des associations à côté des élus locaux et des représentants des instances bancaires. Ce contrôle est essentiel si l’on veut se donner les moyens de mettre en œuvre un projet qui rompe avec les politiques d’austérité menées partout en Europe et dans le monde.

La socialisation de l’intégralité du système bancaire ne se résume pas à un projet de papier. Elle ne peut voir le jour que dans le cadre d’un puissant mouvement social. (...)