Enquête 1/3 - Amazon rêve d’un monde où ses clients seraient livrés en un jour. Pour y parvenir, la multinationale multiplie les hangars démesurés où se succèdent les camions. Ce développement, en France, suit une stratégie de mise en concurrence de territoires souvent sinistrés. Reporterre la détaille et publie la carte exclusive des implantations d’Amazon.
Derrière la facilité d’un clic et l’interface lisse d’un site internet se cache parfois un monstre. Amazon, le géant du commerce électronique, se bâtit en France un empire. Poussée par l’explosion de la vente en ligne, la multinationale multiplie la construction de ses immenses plateformes logistiques, alimente un flux incessant de camions et courtise les élus locaux pour devenir hégémonique. C’est l’envers du numérique. Un horizon de béton, de pollution et de chantage fiscal dont Reporterre dévoile les coulisses. (...)
L’entreprise s’est fixée pour objectif de livrer ses clients en un jour. C’est son obsession. Elle a récemment créé un service premium à cet effet. (...)
Mais cette jolie fable nécessite une infrastructure démentielle. Raccourcir de moitié le temps de livraison implique de doubler les surfaces logistiques. Pour réaliser son rêve, Amazon doit donc sans cesse s’agrandir et partir à la conquête de nouveaux territoires. Reporterre a étudié ses méthodes. Un scénario bien rodé, où règne la loi du silence.
Amazon a été vivement prise à partie par le mouvement des Gilets jaunes
L’entreprise ne communique jamais sur ses nouveaux projets et laisse planer le doute sur sa possible installation. À la presse, ses réponses sont toujours laconiques. Quels que soient les sites, elle répète cet élément de langage :
Nous n’avons à ce jour aucune information ou annonce à apporter à ce sujet. Amazon cherche constamment à accroître la taille et la flexibilité de son réseau en Europe pour répondre à la demande des clients. »
Rien de plus. (...)
Elle exige la plus grande discrétion de la part des élus locaux. (...)
À chaque fois, la multinationale avance masquée. Elle sous-traite à d’autres entreprises l’achat du foncier, le dépôt du permis de construire et l’édification des bâtiments, qu’elle loue par la suite. Plusieurs sociétés immobilières servent de cheval de Troie. (...)
Mais les opposants à Amazon, eux, le voient d’un autre œil. « En ne donnant pas son vrai nom, l’entreprise évite la contestation sur ses sites en construction », dit Christian Soubra, conseiller municipal dans un village situé à proximité de Brétigny-sur-Orge.
Depuis novembre 2018, Amazon a été vivement prise à partie par le mouvement des Gilets jaunes. On compte pas moins de 16 blocages comme le recense la carte de Reporterre. « Amazon craint la formation de Zad », croit savoir Jérôme Bascher, sénateur Les Républicains (LR) de l’Oise.
En décembre dernier, les zadistes de Notre-Dame-des-Landes ont d’ailleurs reçu un étrange coup de fil alors qu’ils se mobilisaient contre un projet d’entrepôt logistique à deux pas du bocage rebelle :
Bonjour Monsieur, je suis responsable de communication chez Amazon. Nous cherchons à entrer en contact avec la Zad pour vous assurer que nous n’allons pas installer d’entrepôt logistique à Grandchamps-des-Fontaines. Nous vous serions donc fort reconnaissants de mettre fin à votre campagne de communication à ce sujet. »
« Faire du chantage à l’emploi, négocier des avantages fiscaux » (...)
Pour ne pas rencontrer de résistance, la multinationale agit donc dans l’ombre. Elle sélectionne aussi les territoires où elle souhaite s’implanter. « Elle cible d’abord des régions paupérisées, abandonnées par l’industrie où elle peut facilement faire du chantage à l’emploi, négocier des avantages fiscaux », remarque Raphaël Pradeau, porte-parole de l’association Attac. (...)
Les territoires sont mis directement en concurrence. (...)
Les élus sont donc prêts à s’agenouiller devant la multinationale. À Boves, près d’Amiens, on n’hésite pas à voir Amazon en sauveur. (...)
Accueillir Amazon est perçu comme une source de prestige. (...)
De manière générale, sur chacun de ses sites, la multinationale a demandé aux élus de sortir le chéquier. (...)
« On embête nos administrés pour la pose d’un Velux ou un ravalement de façade. Mais une multinationale, elle, peut obtenir une dérogation pour bâtir 55.000 m² d’entrepôts à côté d’un monument ! Nous n’avons pas les mêmes droits », s’insurge Philippe Charrier, le maire de Chamant. (...)
À Brétigny-sur-Orge, Christian Soubra, lui aussi, n’en revient pas :
En 19 ans de mandat, je n’avais jamais vu ça ! Amazon a conditionné le paiement de l’achat des terrains au fait que les voiries d’accès soient totalement réalisées par l’agglomération. La communauté d’agglomération a vendu les parcelles 18 millions d’euros mais doit faire plus de 13 millions d’euros de travaux. »
L’entreprise a aussi bénéficié d’une exonération de la taxe d’aménagement. Elle fixe ses propres règles. Les élus locaux espèrent ensuite un retour sur l’investissement. « Mais pourquoi Amazon, qui ne paye pas ses impôts en France, payerait-elle ses taxes à la communauté d’agglomération Cœur d’Essonne ? se demande Christian Soubra. Pourquoi serait-elle plus vertueuse avec une collectivité locale qu’avec l’État français ? » (...)
Qu’importe, la multinationale continue son expansion. Elle l’a même mise en récit à travers une œuvre de fiction qu’elle a financée et publiée sur sa plateforme Prime video. La série Deutsch -les-Landes raconte l’arrivée d’une grande entreprise dans un petit village français, qui débarque un beau matin en convoi de Mercedes et apporte la prospérité à la région.