Mediapart révèle comment VallJet, première compagnie française d’aviation d’affaires, n’a pas compensé financièrement ses énormes émissions de gaz à effet de serre. Bénéficiaire d’importantes aides publiques, elle se préparerait de plus à contourner la future réforme européenne sur le carbone.
Alors que les jets des ultra-riches sont depuis peu pointés du doigt pour leur impact délétère sur le climat, et que des élu·es écologistes réclament leur interdiction, VallJet, la plus grosse compagnie française d’aviation d’affaires, est actuellement en plein boom. (...)
D’après les données d’aviation de VallJet récoltées par Mediapart (voir les annexes de cet article), la firme a, durant cet été frappé par les désastres climatiques, déjà opéré pas moins de 1 600 vols en jet privé. Soit 80 % de plus que l’été précédent, et 190 % de plus qu’en 2020 pour la même période.
« L’aviation privée connaît une euphorie sans précédent », s’est réjoui le 22 mai dernier Jean Valli, président et cofondateur de la compagnie. Le 17 août, un nouveau jet est même venu compléter la flotte du groupe, désormais fort d’une trentaine d’aéronefs.
En 2021, la société a effectué près de cinq mille vols. Et pour cette année 2022, VallJet comptabilisait déjà 4 662 vols au 21 août, signe d’une croissance en plein essor.
Toujours selon nos données, depuis 2020, les avions de la compagnie relâchent en moyenne dans l’atmosphère 19 000 tonnes de CO2 par an. Soit l’équivalent de plus de 2 000 ans d’empreinte carbone d’un Français moyen. Ou encore de 300 000 fois le tour de la Terre en train.
Mais alors que, selon la législation européenne en vigueur, VallJet est soumis au paiement de quotas d’émission de CO2, sur le principe du pollueur-payeur, l’entreprise, contrairement aux autres compagnies aériennes, ne s’est toujours pas acquittée des montants qu’elle doit en échange de ses importants rejets de gaz à effet de serre de 2021. (...)
Un secteur climaticide qui explose
Si les vols privés ne représentent que 2 % des émissions du transport aérien – pesant lui-même environ 2 à 3 % des émissions mondiales –, ce chiffre, de prime abord dérisoire, est à mettre en regard avec l’impact carbone démesuré des jets.
En effet, pour un même trajet, un jet rejette dix fois plus de carbone que les lignes aériennes commerciales et est 50 fois plus polluant que les trains. Une seule heure de vol en jet correspond aux émissions annuelles moyennes d’une voiture en France.
En Europe, les émissions de CO2 de ces avions pour ultra-riches ont augmenté de près d’un tiers entre 2005 et 2019. (...)
La fédération européenne Transport & Environment souligne pour sa part : « En août 2020, alors que la plupart des Européens étaient toujours cloués au sol et que les vols commerciaux étaient en baisse de 60 % par rapport à l’année précédente, le trafic des jets privés avait retrouvé son niveau d’avant la crise de la Covid-19. »
Aujourd’hui, la location de jets privés représente 17 % des vols européens, contre 7 % en 2019.
VallJet, un champion français
La France est, avec le Royaume-Uni, l’acteur principal des émissions de carbone européennes liées aux jets privés. Et VallJet s’est vite imposé comme le leader du marché hexagonal. (...)
Le secret de ce succès ? Faire en sorte que le jet ne soit pas réservé aux milliardaires. « On doit convaincre les entrepreneurs que l’aviation privée petit jet n’est pas un produit de luxe », déclarait en avril 2021 Jean Valli.
La société propose ainsi des trajets en avion pour assister à la finale de la Coupe de France de football à Paris ou pour un week-end en Corse, tout en « garantissant une totale discrétion ». Elle facture entre 2 000 et 3 000 euros l’heure de vol et traite « plus de 1 500 requêtes par jour dans les fortes périodes de l’année, parfois pour faire voyager des célébrités américaines ». (...)
Parmi les dix itinéraires les plus empruntés par les avions de Valljet entre les mois de mai 2020 et juillet 2022, sept relient des aéroports français (...)
D’après les données épluchées par Mediapart, les trajets opérés par VallJet depuis 2020 ont une durée moyenne d’à peine 1 h 25. (...)
Sous le radar du marché carbone
Forts de cette croissance, les avions de VallJet ont tellement émis de CO2 en 2021 que la compagnie a dépassé le plafond d’émissions de gaz à effet de serre autorisé par l’Union européenne dans le cadre de son marché carbone. (...)
Comme l’explique à Mediapart Neil Makaroff, responsable Europe au Réseau Action Climat, « l’aviation bénéficie de quotas d’émissions gratuits alloués par les États membres de l’UE pour protéger ce secteur contre la concurrence internationale non soumise au prix du CO2. Le marché carbone a besoin de connaître combien de quotas gratuits sont distribués à telle et telle compagnie pour calculer ce que les firmes aériennes lui doivent. Or, la France fait partie des États les plus en retard dans l’allocation de ces permis de polluer aux différentes compagnies, notamment celles qui viennent de rentrer dans ce marché carbone. » (...)
Feinter la législation carbone
Par ailleurs, en 2021, soit l’année où la société a dépassé le seuil d’émissions la contraignant à payer pour ses rejets de gaz à effet de serre, les dirigeants de VallJet ont créé une nouvelle entreprise, baptisée Thalair.
Cette firme, dont la licence d’exploitation de transporteur aérien a été délivrée en mai 2022, a été, selon les informations de Mediapart, érigée dans l’optique de muter une partie des jets privés de VallJet vers Thalair.
L’objectif ? Répartir entre les deux entreprises les rejets de CO2 de la trentaine d’aéronefs pour passer sous le plafond légal des émissions à partir duquel il faut payer pour pouvoir polluer. (...)
Effectuée auprès de la DGAC, cette demande originale est, toujours d’après nos informations, inédite mais complètement légale. (...)
Mais avec la création de cette nouvelle société, VallJet chercherait surtout à se prémunir du futur. Comme le détaille Neil Makaroff, du Réseau Action Climat, « l’UE est en train d’achever des négociations pour mettre fin aux quotas gratuits alloués au secteur aérien dans le cadre du marché carbone. Et d’ici à la fin de l’année, les différentes institutions européennes devraient s’accorder pour supprimer ces permis de polluer en 2025 ».
Ainsi, d’ici à trois ans, VallJet ne bénéficiera plus de ces quotas gratuits et devra payer plein pot pour ses émissions. (...)
Avantage fiscal et soutien public
Au-delà de ces velléités de contourner la future réforme européenne en termes d’émissions de CO2, l’entreprise, comme opérateur de jets privés, bénéficie d’une taxation carbone moindre sur le kérosène. (...)
Pis, selon ses comptes annuels, VallJet a bénéficié d’argent public à l’occasion de la pandémie, alors qu’il était en plein boom, sollicité par les passagers et passagères les plus fortuné·es. Elle a obtenu en juin 2020 un prêt garanti par l’État d’un montant de 2,7 millions d’euros et un remboursement de 563 000 euros en raison du recours au chômage partiel.
Fin 2020, le groupe affichait ainsi plus de 50 % de hausse de son chiffre d’affaires. Ou comment l’État français a financé les jets privés au détriment du climat.
Sollicitée à de nombreuses reprises, la compagnie VallJet n’a, à l’heure actuelle, toujours pas donné suite à nos questions et demandes de précisions. (...)
Quant au ministre de la transition écologique, Christophe Béchu, il s’est empressé d’arguer qu’il n’était pas nécessaire de « pointer du doigt un comportement », au risque de « dresser les Français les uns contre les autres ». (...)