Quelque chose ne va plus avec le temps, que le confinement impose d’habiter d’une façon tout à fait particulière. Pour appréhender cette expérience inédite, j’ai voulu m’astreindre, durant les premières semaines, à la consigner au fur et à mesure que je la vivais ; mais les idées qu’elle suscitait, étaient chaque fois emportées au large par un puissant ressac de désolantes nouvelles. Jamais toutefois je n’en éprouvai grand chagrin, persuadé que j’étais de les retrouver le soir à ma table de travail, tant elles me paraissaient forgées de cette évidence qui semble graver à tout jamais les choses dans l’esprit. Quant à laisser passer la nuit, pour les écrire au petit matin… Était-il possible de reformuler quoi que ce soit à l’aurore, après ces grandes nuits terribles où règne la peur de se réveiller au matin fébrile, quinteux, courbaturé, essoufflé, et de découvrir, dans la lumière tamisée des persiennes mal closes, l’être aimé recroquevillé sur lui-même par la fièvre et les frissons ?
(...) Mais… où en sommes-nous avec le temps ?…
Il m’a d’abord semblé, comme il a semblé à bien des hommes et à bien des femmes, que le confinement était une suspension stratégique, pour plusieurs raisons, de l’activité sociale, et qu’il ne serait pas si difficile à vivre qu’il pouvait y paraître au premier abord. Cette certitude se répétait un peu partout, presque avec la gaudriole de ces soldats Nach Berlin en août 1914… Mais au bout de quelques jours, plus rien ne semblait être en mesure d’apaiser le malaise que tous, nous ressentions (...)
Passé, présent, futur, tout s’annulait d’une certaine manière, car il ne s’agissait plus que d’arrêter le temps, que l’hécatombe journalière seule mesurait. Est-ce pour cela que rien n’y fit pour dissiper ce malaise, qui continuait imperturbablement de se répandre sur nos vies ? Il fallait bien se rendre à l’évidence : quelque chose d’autre, que n’épuisaient pas ces justes remarques critiques, existait dans ce temps creux, dans ce vaste trou noir qui engloutissait à peu près tout de nous, – une durée qui échappait d’une certaine manière à nos horloges et à nos montres, devenues presque inutiles.
Où en sommes-nous avec le temps ? À présent, je dois bien le dire : je ne suis plus vraiment certain que le confinement ait bouleversé grand-chose dans notre manière de vivre la durée…
Auparavant, certes, les efforts de chacun étaient tendus vers un objectif commun, qui se modulait évidemment sur des intérêts de classes sociales : pour les uns, il s’agissait de pousser encore plus avant le libéralisme, et le présent ne leur donne pas raison ; pour les autres, la société devrait se fonder sur l’entr’aide et la solidarité, et le présent ne leur donne pas tort. Peu importaient les différences entre le bonheur des uns et celui des autres : l’essentiel était bien que, de quelque côté du manche que l’on se tenait, chacun vivait et partageait un même temps de l’effort commun pour réaliser ce qui était pensé vrai et juste. La vie, et les efforts, n’avaient de sens que dans la création d’un temps et dans son écoulement vers la réalisation des idéaux.
Nos efforts de confinés, eux, sont tendus vers un essentiel animal : rester en vie, ne pas développer de symptômes. Tout le reste a disparu, et plus encore, nous devons apprendre à nous méfier les uns des autres et à nous prémunir des dangers que chacun peut-être porte. N’était la fabrication de matériels que l’État est incapable de fournir, n’étaient les respectueux saluts journaliers aux soignants qui ont enfin comme le souligne Didier Sicard, retrouvé le sens de leurs métiers oblitéré jusqu’alors par l’économie, la solidarité aurait disparu de nos vies… Quelle souffrance pour quiconque veut vivre pleinement avec les autres… (...)
Ce n’est donc pas seulement à un niveau superficiel, celui des rencontres, des discussions de bistrots, des dîners entre amis, que l’homme est un être social, c’est parce que son être avec d’autres tisse sur une même trame, une commune étoffe. (...)
Cette ignorance du temps qui résulte de l’action conjuguée des êtres, ou pour reprendre une formule célèbre, cette ignorance de l’histoire comme champ du développement humain, s’est déjà manifestée sous des traits identiques au XIXe siècle, avec le mythe du Grand Soir, qui a permis de mettre la contestation sous le boisseau d’un idéalisme sans accroche dans le réel. De même pour les grandes utopies, dont l’une des plus célèbres, au siècle dernier, est sans doute l’An 01 (...)
En réalité, le confinement a révélé sous une forme plus criante et plus prégnante qu’auparavant, a imposé à tous une manière de vivre l’histoire et le temps, propre à notre société : une dissociation du temps et des valeurs, que nos efforts vers un mieux, lorsque nous pouvions les accomplir, rendaient moins perceptible. Certains s’en accommodent, d’autres pas, voilà tout ; et c’est ce qui explique les difficultés éprouvées pour changer la vie… (...)