« Le coronavirus nous fait comprendre que la vulnérabilité d’autrui est dépendante de la nôtre », dit Sandra Laugier. Cette professeure de philosophie réaffirme dans cet entretien l’importance du « care », le soin et le souci des autres, et espère que cette crise « contraindra les dirigeants à prendre en compte les besoins des soignants ».
Pendant des années, on s’est battu pour que la valeur du care soit reconnue. Il y a dix ans, on s’en moquait, on trouvait même ça cucul. Avec cette épidémie, c’est devenu une évidence : l’idée de penser à autrui, de se soucier de ses proches a pris tout son sens. Le coronavirus nous fait comprendre que la vulnérabilité d’autrui dépend de la nôtre et en est parallèle. On assiste à une espèce de révélation collective, même si certaines personnes, minoritaires, poursuivent leurs comportements égoïstes, comme ces Étasuniens qui profitent de la chute des prix des billets d’avion pour partir en voyage dans des pays où la maladie n’est pas encore présente.
La nouvelle centralité du care se constate également dans l’importance accordée aux soignants, qui sont d’habitude la cinquième roue du carrosse. Tout d’un coup, chacun se rend compte à quel point les personnels du soin sont essentiels à la vie de la société. Le care rend la vie quotidienne possible, et pourtant il est souvent négligé parce que lié à l’activité des femmes : les soignantes dans les Ehpad, les infirmières, les aides-soignantes. Depuis toujours, on méprise le care, associé à un travail domestique, fourni gratuitement par les femmes – s’occuper des enfants, de la maison, des vieux et des malades. Aujourd’hui, cette valorisation inédite du care se fait au prix d’une virilisation, dans les discours. Nous ne soignons pas, « nous sommes en guerre » ; les soignants ne sont pas des femmes mais des soldats. Le travail féminin reste dévalorisé. (...)
Il faut entretenir une culture du soin. Le care n’est pas un instinct, ni quelque chose d’acquis, bien qu’il soit central pour l’humanité. Il est lié à une éducation au soin et au souci des autres. (...)
les humains font partie d’une communauté du vivant, avec une vulnérabilité partagée par tous. La catastrophe – naturelle, nucléaire, sanitaire – permet de révéler ces liens d’interdépendance. Il existe une vulnérabilité radicale de la vie sur Terre. C’est ce que nous a appris l’écologie. Le souci de la nature est la meilleure école du care : on se préoccupe de l’environnement non pas pour son profit immédiat mais dans un souci plus global, pour les générations futures, autrement dit pour des personnes qui n’existent pas encore.
Comment faire pour « retenir les leçons » du confinement, pour que cette prise de conscience autour du care persiste ?
Il y aura une forme d’oubli. Plutôt que de se dire que les gens vont changer, je pense qu’il faut tabler sur des mesures politiques pour renforcer les structures du care que sont les hôpitaux, les Ehpad. C’est essentiel afin de préserver la dimension égalitaire du soin. Donc si cette expérience contraint les dirigeants à prendre en compte les besoins des soignants et soignantes, ce serait déjà énorme. Le care reste une question politique.