(...) Le premier discours de Youssef Chahed aura été consacré à admettre que la situation économique du pays est au plus bas. Indiquant que les choix politiques précédents « ont conduit au recul de tous les indicateurs économiques et sociaux », il a cependant annoncé que la voie choisie par le nouveau gouvernement pour faire face à la crise serait l’application de politiques d’austérité, c’est-à-dire celles-là mêmes qui ont été appliquées depuis la mise en place en 1986, sous la houlette du Fonds monétaire international (FMI), du premier plan d’ajustement structurel (PAS) imposé au pays |2|.
Tandis que le gouvernement annonce ce resserrement budgétaire, le pays est poussé dans le même temps par l’Union européenne (UE) à signer un Accord de libre-échange complet et approfondi (ALECA), qui permettra à la classe dominante européenne de trouver des débouchés profitables pour leurs capitaux et leurs marchandises, et ne fera qu’exacerber la dépendance de la Tunisie à l’égard des pays du Nord. Ce féroce impérialisme mené avant tout par le FMI, l’UE, et, en leur sein, l’ancienne puissance coloniale qu’est l’État français, a été justement dénoncé il y a quelques semaines par un diplomate tunisien, dans une lettre ouverte que le CADTM a diffusé sur son site |3|.
Quant aux modalités de l’austérité qui sera imposée à la population tunisienne, on les connaît depuis plusieurs mois puisque la lettre d’intention adressée au FMI(voir lettre d’intention en bas de cet article) le 2 mai dernier par le Ministère des Finances et par le gouverneur de la Banque centrale de Tunisie a été rendue publique. Le Mémorandum de politiques économiques et financières (MPEF), qui accompagne la lettre d’intention, détaille les mesures d’ajustement structurel qui seront prises afin de satisfaire les conditionnalités fixées par le FMI dans le cadre d’un accord de prêt à hauteur de 2,8 milliards de dollars sur la période 2016-2020. (...)
À la lecture de ce document, on peut rapidement imaginer l’ampleur de la catastrophe qui s’annonce. En effet, les politiques prévues dans cette lettre d’intention se placent dans la continuité des PAS qui se sont succédé dans le pays, tant avant le soulèvement de 2010-2011 qu’après celui-ci |4|. Ainsi, après avoir fait l’éloge de l’accord de juin 2013 (par lequel le FMI accordait un prêt de 1,74 milliard de dollars à la Tunisie, assorti des conditions habituelles qui n’ont fait qu’approfondir la crise), la lettre d’intention affirme que « plusieurs sources de vulnérabilité demeurent : le chômage reste à un niveau élevé, les déséquilibres extérieurs persistent, la masse salariale pèse lourdement sur les dépenses de l’Etat, les vulnérabilités du secteur bancaire sont maintenues, et le climat des affaires est insuffisamment propice à l’essor de l’investissement indispensable pour générer plus d’emplois ». Les réformes annoncées dans le MPEF sont dès lors sensées « répondre aux aspirations du peuple tunisien pour une croissance plus forte et plus inclusive », des vocables récurrents au FMI notamment depuis les révoltes arabes de 2011, mais qu’il faut considérer comme vides de sens quand on sait ce qu’ils impliquent concrètement.
Des objectifs chimériques répondant au dogmatisme néolibéral (...)
La sacro-sainte croissance et la réduction des risques liés aux « tensions sociales et sécuritaires » sont les objectifs visés par le programme, qui avance déjà des chiffres à atteindre : selon le programme, la croissance, qui était de 0,8% en 2015, sera de 2% en 2016, puis montera à une moyenne de 4% sur les années 2017-2020, tandis que la consolidation budgétaire devrait permettre de réduire le déficit budgétaire structurel de 2,2% d’ici 2019, stabilisant ainsi le ratio de la dette publique à 51% du PIB.
Notons ici que ces objectifs, qui semblaient déjà inatteignables en mai dernier, revêtent un aspect désormais chimérique si l’on s’en tient aux déclarations du nouveau Premier ministre. Pour l’année 2016, le déficit budgétaire tel que prévu par la loi de finances aurait dû s’élever à 3,6% du PIB, un chiffre par la suite augmenté de 0,4% dans la lettre d’intention (une augmentation liée aux dépenses sécuritaires – nous y reviendrons plus loin). D’après les annonces de Youssef Chahed, ce déficit serait finalement de 7,1% |5|. Même constat en ce qui concerne la dette publique : alors que la loi de finances 2016 prévoyait un taux d’endettement 53,4% du PIB, celui-ci atteindrait finalement 62,1% |6|. Difficile, dans ces conditions, de s’imaginer que le ratio de la dette publique pourra se stabiliser à 51% du PIB en 2019.
Ce n’est pas la première fois que le FMI et des autorités nationales collaborant avec celui-ci livrent à escient des estimations largement erronées en termes d’indicateurs économiques afin de justifier un programme d’ajustement macroéconomique menant un pays droit dans le mur. (...)
Austérité renforcée dans les services publics
Afin d’atteindre les objectifs fixés (pourtant inatteignables), des mesures drastiques d’austérité dans les services publics sont prévues, à travers tout un volet de « réformes ». La logique ici à l’œuvre est sans appel : il s’agit de « renforcer le rendement de l’administration publique et améliorer les services aux citoyens et aux entreprises, y compris par une meilleure gouvernance afin de soutenir la croissance. » C’est bien connu, pour le néolibéralisme, les services publics doivent produire des résultats économiques positifs – autant dire qu’ils doivent disparaître progressivement.
Les réformes passeront d’abord par une restructuration de la fonction publique visant notamment à « réduire les effectifs », « revoir la structure des salaires et indemnités » et « redéfinir l’évaluation de performance et l’évolution de la carrière des fonctionnaires ». (...)
Le deuxième volet concerne les entreprises publiques et a vocation à conformer celles-ci au modèle de l’entreprise privée. (...)
Dans la partie du document consacrée aux mesures qui permettront de créer un climat propice aux affaires, les autorités annoncent le développement de partenariats public-privé (c’est-à-dire un désengagement de l’État) sur des projets pilotes « dans les secteurs de l’eau et des infrastructures ». Tout est dit : par secteurs « non stratégiques », il faut entendre secteurs « non rentables pour l’État ».
L’Etat tunisien annonce aussi sa volonté de réformer le système des subventions énergétiques, incluant une mesure traditionnelle, puisqu’on la retrouve dans quasiment tous les PAS imposés par le FMI dans la région (sans aucune répercussion positive, bien au contraire) (...)
Ces mesures se placent en continuité directe avec les politiques menées dans le pays depuis l’arrivée du FMI dans le pays en 1986. Dans une région où règnent la pauvreté, la précarité et le chômage, ces attaques portées aux services publics ne pourront qu’avoir des conséquences désastreuses pour la population. (...)
L’austérité ne s’applique pas aux dépenses sécuritaires
Nous avons vu que le gel des recrutements dans la fonction publique ne concernerait pas les secteurs de la sécurité et de la défense. Depuis le début de l’année 2016, « des coûts additionnels et imprévus de 1,2% du PIB » ont été enregistrés dans le budget, dont 0,4% en « dépenses liées à la lutte anti-terroriste » et 0,3% en dépenses liées à « l’augmentation du personnel de sécurité ».
Si la situation sécuritaire et le danger terroriste en Tunisie sont réellement préoccupants, on peut légitimement estimer que ces dépenses supplémentaires ne résoudront pas la situation, quand en parallèle des réformes sont mises en œuvre qui ne feront qu’approfondir l’urgence économique et sociale du pays, laissant sur le carreau des milliers de jeunes, de travailleurs et de travailleuses. Tant au Sud qu’au Nord de la Méditerranée, c’est précisément cette marginalisation sociale qui pousse des milliers de jeunes dans les bras d’organisations profondément réactionnaires telles que Daesh. (...)
La nécessité de se mobiliser pour sortir de cette logique mortifère
Depuis 2011, les choix politiques pris par les gouvernements successifs avec l’aide du FMI, de la Banque mondiale, de l’Union européenne et des pays impérialistes du Nord (au premier rang desquels figure la France), n’ont pas su satisfaire les exigences des milliers de Tunisiens et de Tunisiennes qui étaient descendus dans la rue pour réclamer la justice sociale. Les orientations politiques annoncées lors de la signature du dernier accord de prêt avec le FMI, et réitérées lors de la nomination du nouveau gouvernement de Youssef Chahed, vont mener le pays dans l’impasse. Heureusement, les résistances populaires ne se sont jamais arrêtées depuis 2011, comme le monde entier a pu s’en rendre compte lors de l’explosion de colère des jeunes diplômés chômeurs en janvier 2016 |12|.
De plus, la proposition de loi demandant un audit de la dette publique tunisienne, initiée par le Front populaire, devrait être examinée prochainement à l’Assemblée des représentants du peuple. Alors que le niveau d’endettement ne cesse d’augmenter et que le paiement du service de la dette mobilise des sommes colossales dans le budget de l’État, cette proposition semble plus que jamais d’actualité (...)
Du côté européen, il est urgent que les créanciers de la Tunisie, qu’il s’agisse d’États comme la France ou la Belgique qui a adopté en 2011 une résolution parlementaire sur l’annulation de ses créances odieuses sur la Tunisie |14| (restée lettre morte), ou d’institutions de l’Union européenne, respectent les travaux de la commission d’audit de la dette en Tunisie. Concrètement, ces créanciers doivent d’une part, suspendre le remboursement de la dette tunisienne jusqu’à ce que les résultats de l’audit soient connus, et d’autre part, respecter les décisions politiques découlant des résultats de l’audit comme la répudiation des dettes odieuses, illégales et illégitimes. (...)
Il est tout aussi urgent que l’Union européenne suspende les négociations de l’ALECA, qui ne va que renforcer le déséquilibre des échanges commerciaux entre la Tunisie et l’UE, et risque d’entraver plus encore la souveraineté alimentaire de la Tunisie. (...)