Bandeau
mcInform@ctions
Travail de fourmi, effet papillon...
Descriptif du site
cairn info
L’argent comme préconscient culturel
L’économie psychique selon Avenarius, Simmel et Freud
Article mis en ligne le 17 janvier 2019
dernière modification le 15 janvier 2019

Dès le xix e siècle, la notion d’économie apparaît dans les études bio-psychiques en termes d’épargne de l’énergie psychique.

Il était courant que différentes disciplines élaborent leur « économie ». Ökonomie était par exemple un maître mot du philosophe de la biologie Richard Avenarius (...)
Chez lui, biologie, physiologie et économie se correspondent. On y apprécie tout le lexique d’une époque où Sigmund Freud et Georg Simmel auront aussi puisé.

L’œuvre de pensée comme telle est au foyer des préoccupations économiques d’Avenarius. Comme en termes de forces il en coûte de penser, la pensée s’emploie à couper court aux ratiocinations, redondances et méprises, et ménage donc ses efforts. C’est par la voie psychologique du plaisir ou du déplaisir que les opérations de pensée se signalent inopportunes à la conscience (...)

Cela ne nous éloigne pas des vertus culturelles et psychiques de l’artefact argent, bien au contraire. Est économique la prothèse psychique et conceptuelle qui permet, au moindre effort, l’adaptation aux changements.

7 Les démonstrations d’Avenarius, autour d’un système « c » tout en codes, esquissent l’algèbre d’une dynamique pensante de la psyché ; elles annoncent le modèle métapsychologique de Freud dénoté par le ics, le pcs et le cs (inconscient, préconscient et conscient).

8 Le principe économique du moindre effort est d’autant plus important qu’il subordonne les concepts aux exigences des dispositions psychiques. Les principes économiques d’Avenarius supposent autant des formes d’aménagement de réalités extérieures que des facultés psychiques d’adaptation aux différences.

9 Ce sont ces voies respectives qu’ont privilégiées Simmel et Freud, le premier voyant en le concept de Geld (argent) l’opération culturelle qui assiste les processus psychiques en vue de synthèses d’appréciation, tandis que Freud a approfondit la connaissance des modalités psychiques. Considérer Freud et Simmel à la fois, c’est poser le problème de l’économie psychique dans sa globalité, c’est-à-dire faire se correspondre les questions régionales du domaine clinique et les enjeux de l’économie politique.

10 L’année 1900 voit paraître L’Interprétation des rêves de Freud, qui comporte déjà un important chapitre vii sur les enjeux métapsychologiques, et Philosophie de l’argent, qui voit en les modalités d’évaluation des faits différentiels de valeur une prothèse vouée à assister le travail psychique des sujets. (...)

Argent et préconscient agissent comme les deux constituantes d’un rapport interfacial entre l’économie pulsionnelle et l’économie conceptuelle, entre les motions de l’âme et les formes à même lesquelles elles se signalent.

12 C’est ce que nous cherchons ici à démontrer.

13 Freud affine considérablement le principe d’économie d’énergie. Les trois topiques freudiennes étudient diversement la vocation de l’appareil psychique à maintenir au plus bas son taux d’excitation. Pour Freud, les sensations désagréables ne sont pas seulement des signaux qui parviennent à la conscience pour l’amener à effectuer des opérations mentales fécondes, mais elles deviennent précisément ce que la conscience veut s’épargner. Il en coûte à la conscience de se faire rappeler les principes économiques par la voie de tels désagréments. Freud le rappelle par le détour d’analogies économiques évidentes.

14 La fatigue psychique naît d’une confrontation interminable entre des principes de plaisir et de réalité qui, sans s’opposer de front, ne se recoupent pas. (...)

Comme éclaireur du principe de plaisir, le principe de réalité représente le versant culturel de l’activité psychique. Il participe de ce que Freud appelle, en 1912, la « devise névrotique » (...) Cette monnaie sociale est synonyme des formes récurrentes de dépenses psychiques qu’est prête à admettre une civilisation. (...)

On est le plus souvent payé d’une promesse différée de satisfaction pour s’être plié aux modalités névrotiques de dépenses pulsionnelles, comme cette promesse religieuse d’un paradis après la mort.

15 Si, comme Freud l’a avancé dans L’Interprétation des rêves, la pensée diurne est le fait d’un entrepreneur pour qui l’inconscient joue le rôle de capital, il importe que ce capital soit placé dans les bonnes formes sociales pour fructifier et assainir l’appareil économique. 

Ces métaphores sont-elles grossières ? Dans son exposé méthodologique de 1915 où l’« économie » devenue concept apparaît formellement, Freud souligne que la jeune psychanalyse peut emprunter des concepts aux autres champs scientifiques de la tradition – ce sera nommément le cas pour la biologie, la physique puis l’économie – dans cette mesure où le concept emprunté comporte déjà en lui le germe de ce que la psychanalyse tentera d’en tirer. L’économie passant de la politique pour devenir un concept de la psychanalyse acquiert un sens nouveau qui n’est pas pour autant étranger à son champ d’origine. (...)

L’économie est en 1915 un concept d’emprunt de la psychanalyse des plus appropriés puisque, dans son exposé méthodologique, Freud la présente comme apte à suppléer aux insuffisances de la biologie et de la physique.

18 Le « capital » inconscient anime les dépôts formels du jour dans le processus onirique, une « devise » contraint la psyché à une certaine tenue, en passant par le « salaire » qui se veut une forme apaisante de promesse psychique : l’argent circule dans toutes les aires de la psyché au point qu’il semble apte à en traduire le fonctionnement.

19 On comprend en 1915 qu’il ne s’agit pas là de simples métaphores, mais que l’argent constitue la traduction culturelle du préconscient que l’on étudie en psychanalyse. (...)

’économie psychique est saisie nulle part ailleurs que dans le tissu et dans la matière économique au sens culturel : économie des formes (esthétique), économie des signes (philosophie), économie des biens (économie politique). La négociation de l’économie psychique au sens défini dans la Métapsychologie de 1915 implique cette intrication. Il n’y a pas de topiques proprement psychologiques. Elles sont économiques au sens large.

51 Autrement dit, l’appareil psychique n’est pas la petite affaire privée de chacun, mais elle se confond déjà au dehors des relations économiques qui font précisément l’objet de l’économie politique.

52 On observe donc moins un déplacement d’un étage à l’autre de « l’appareil psychique » qu’une transformation à même la matière des formes préconscientes. (...)