Un manuel d’économie ambitieux et novateur propose d’évacuer les controverses théoriques au profit de « l’étude de la réalité ». Occasion d’examiner la pensée des économistes mainstream et de leur positionnement actuel vis-à-vis du développement du capitalisme.
(...) L’Économie, n’a rien d’un manuel ordinaire. À plus d’un titre, il s’agit même d’un événement !
D’abord par ses conditions de production tout à fait particulières puisque L’Économie est le résultat d’un vaste travail collectif réunissant, depuis 2013 sous l’intitulé CORE [1], des centaines d’économistes de toutes nationalités, parmi lesquels nombre de grands noms de la discipline [2], autour d’une équipe de 23 rédacteurs. Ensuite, par sa diffusion qui, via un site en accès libre, est gratuite et mondiale [3]. Les auteurs n’hésitent pas à écrire : « Nous sommes une coopérative de producteurs de connaissances, engagés à donner un accès numérique gratuit à L’Économie afin d’aider à la création d’une citoyenneté mondiale renforcée par le langage, les faits et les concepts de l’économie. »
L’ambition n’est pas mince. Il s’agit de proposer une pensée de l’économie qui soit à la mesure de ce qu’est devenu le capitalisme contemporain, à savoir une pensée globale pour un monde global. Au XXIe siècle, l’économie, comme pratique et comme discipline, ne connaît plus de frontières. Elle est la même pour tous aux quatre coins du globe. Aussi le livre prend-il grand soin de ne privilégier aucune région du monde dans le choix des illustrations pratiques qu’il étudie. Comme le proclame sa préface, « CORE n’est pas qu’un livre ou un cours. C’est une communauté mondiale d’enseignants et d’étudiants qui n’a de cesse de croître. » Cet ambitieux pari semble déjà en bonne voie de réussite : « En juillet 2017, 3000 enseignants en économie répartis dans 89 pays se sont inscrits pour avoir accès à nos ressources pédagogiques ». Ce livre, produit explicitement pour les étudiants de premier cycle, a vocation à devenir la référence en matière de pédagogie économique. (...)
Restaurer la confiance du public à l’égard des économistes
Au-delà de sa production et de sa diffusion, le projet que poursuit ce manuel n’est pas moins révolutionnaire. En effet, de quoi s’agit-il ? De clore définitivement la crise de défiance qui touche l’économie depuis la crise financière de 2008. On se souvient, en effet, que l’incapacité manifeste des économistes à anticiper cette crise et à en prévenir les effets catastrophiques avait suscité un intense mouvement de critiques à l’encontre d’une discipline jugée trop abstraite et par trop déconnectée du monde réel. (...)
« ce nouvel enseignement prend le contrepied des manuels classiques, avec une idée simple : étudier la réalité [6]. » Avec L’Économie, il s’agirait même, nous dit-on, de « Réenchanter l’économie ». Vaste programme car, pour une grande partie du public, l’économie reste cette « science lugubre » dénoncée dès le XIXe siècle.
Un plus grand souci des faits…
Pour rendre l’économie attrayante, L’Économie propose une approche qui rompt radicalement avec ce qu’on a connu dans le passé, à savoir des conceptualisations trop ardues, des mathématiques trop sophistiquées et des hypothèses trop irréalistes. On ne trouve plus aucune référence à ce qui a constitué le cœur de la discipline : la théorie de l’équilibre général. Rappelons-le, celle-ci proposait une vision fortement stylisée et mathématisée des économies de marché, à la manière de ce que Max Weber a nommé un idéaltype, dans le but de démontrer, non seulement la possibilité d’existence d’une société fondée sur la flexibilité concurrentielle des prix, mais plus encore son optimalité au regard de l’allocation des ressources. Cette manière très conceptuelle d’appréhender la logique marchande, et de la légitimer, est aujourd’hui délaissée au profit d’une stratégie nouvelle : non pas penser le capitalisme tel qu’il devrait être mais tel qu’il est réellement ! Autrement dit, accorder la priorité aux faits et en finir avec les dérives théoricistes, ce que Thomas Piketty qualifie dans Le capital au XXIe siècle, de « passion infantile pour les mathématiques et les spéculations théoriques, et souvent très idéologiques (p. 63) ».
On peut parler à ce propos d’un changement de paradigme. Ce nouveau paradigme en voie d’émergence que le manuel s’emploie à faire connaître, on peut le définir par la formule suivante : « l’économie est devenue une science expérimentale ». (...)
C’est ce nouveau paradigme du XXIe siècle en voie de constitution que donne à voir L’Économie. Il revendique une démarche s’attachant à penser le capitalisme dans sa réalité concrète et délaissant, en conséquence, les propositions sans contenu empirique. L’abandon, dans le manuel CORE, de l’homo œconomicus et de la fable du troc pour cause d’irréalisme participe de cette nouvelle attitude. Ce même souci de vérité empirique est également apparent dans le chapitre 11 consacré aux marchés financiers en ce qu’il met au premier rang de sa réflexion les phénomènes de bulles spéculatives et non plus, comme auparavant, l’hypothèse d’efficience. Cette dernière, qui était jusqu’à la crise de 2008 l’alpha et l’oméga des analyses financières, est reléguée dans une annexe intitulée « Quand les économistes ne sont pas d’accord » ! (...)
… mais en conservant les mêmes schémas explicatifs
Cet aggiornamento atteint cependant rapidement ses limites dans la mesure où le cadre d’analyse de L’Économie demeure entièrement néoclassique, ne rompant nullement avec l’individualisme méthodologique et la rationalité instrumentale. Pour chacune des questions économiques de base qu’examine successivement ce manuel (travail, chômage, entreprise, monnaie, etc.), l’interprétation proposée est parfaitement standard (salaire d’efficience, information asymétrique, principal-agent, théorie des jeux, etc.). Aucune nouveauté de ce côté. C’est ainsi que la monnaie est analysée de la manière la plus traditionnelle qui soit : comme ce qui facilite les échanges. La question de la confiance est certes citée mais sans être prise au sérieux. Le rapport de la monnaie à la souveraineté quant à lui n’est même pas envisagé. Autrement dit, la fable du troc est critiquée mais la monnaie reste appréhendée exclusivement au travers de son rôle d’intermédiaire des transactions ; ce que la fable du troc cherchait très exactement à illustrer. Il ne semble pas que les auteurs aient perçu la contradiction.
L’économie sans théorie générale
Si les interprétations proposées ne sont pas nouvelles, est original en revanche le fait que la théorie a perdu sa primauté dans l’administration de la preuve, et même dans l’argumentation générale qui est proposée. (...)
toutes les grandes questions et controverses qui, depuis toujours, ont été au cœur de la réflexion des économistes ont disparu, qu’il s’agisse de la marchandise, du capital, des prix ou des profits. L’analyse proposée est présentée comme la seule possible. L’existence d’interprétations autres n’est jamais, ou presque, envisagé. La pédagogie du manuel ne laisse pas de place au doute. Par ailleurs, le manuel ne s’intéresse qu’au comment, jamais au pourquoi : « comment fonctionne le capitalisme ? » et non pas « pourquoi y a-t-il du capitalisme ? » La manière dont ce manuel aborde la question jadis cruciale du profit est emblématique de cet esprit. Pour le dire simplement, le profit est appréhendé comme un fait, une réalité qui s’impose à l’observateur quoi qu’il en ait, à savoir ce qu’il reste aux propriétaires d’entreprise lorsqu’ils ont payé leurs fournisseurs, leurs salariés, leurs créanciers, leurs impôts et leurs dirigeants. « Le profit est le résidu », nous est-il dit. Le manuel ne va pas plus loin que cette définition comptable. La question cardinale qui a été au cœur des paradigmes économiques antérieurs : « pourquoi y a-t-il du profit ? » ; autrement dit, « comment se fait-il que les recettes soient supérieures aux dépenses ? », a, quant à elle, totalement disparu. En effet, pour le manuel CORE, le profit est une réalité qu’on constate. Autrement dit, l’évidence manifeste et durable du profit est la meilleure de toutes ses justifications.
Certes L’Économie en étudiera avec soin l’évolution historique en fonction de telles ou telles variables, mais réfléchir à sa signification se situe en dehors de son domaine d’intérêt. Le physicien se demande-t-il pourquoi il y a de la matière ? Observons qu’il en va exactement de même avec les prix. (...)
Il est clair que cette manière si particulière d’appréhender la réalité économique, propre au paradigme expérimental, qui consiste à s’incliner devant ce qui est, ne va pas subjectivement sans un certain degré d’acquiescement au monde tel qu’il va. Pour le dire autrement, c’est parce que nous appartenons à une époque qui a cessé majoritairement de prendre au sérieux l’existence d’alternatives au capitalisme qu’a pu se développer ce nouveau paradigme. (...)
Les interrogations critiques restent sans réponse
Pour éviter tout malentendu, soulignons qu’à nos yeux, le projet CORE a raison lorsqu’il souligne combien sont peu adaptées les présentations traditionnelles qui, non seulement, ne s’intéressent pas aux problèmes économiques de l’heure qui sont pourtant au centre des préoccupations des étudiants, mais également concentrent leur enseignement sur des théories fort ardues, comme celle de l’équilibre général, dont le lien à la réalité économique n’a rien d’évident même si son intérêt proprement conceptuel est indéniable. On comprend en conséquence que le manuel ait voulu changer cela en offrant une large place à l’examen des problèmes contemporains. Cependant, il nous paraît tout aussi erroné de croire que la curiosité des étudiants se limite à cela. (...)
Le capitalisme sans adversaires
Lire L’Économie aide à prendre conscience des importantes mutations que connaît aujourd’hui la réflexion des économistes. Ces évolutions n’ont rien de fortuit ou de contingent. Elles sont dictées par les transformations mêmes du capitalisme. Il en a toujours été ainsi car, de par son rôle de premier plan dans la gestion des affaires du monde, l’économie est tenue étroitement sous le contrôle des forces sociales dominantes. Il n’est que d’observer les évolutions paradigmatiques depuis la Seconde Guerre mondiale pour s’en convaincre. (...)
vec l’irruption du néo-libéralisme, la donne change radicalement. S’ouvre une période qui a pour enjeu la destruction des anciennes régulations keynésiennes et leur remplacement par des marchés concurrentiels.
Pour prévaloir, une transformation de telle ampleur ne va pas sans la mobilisation d’un discours de combat visant à convaincre les sociétés de son bien-fondé. (...)
Le capitalisme ne demande plus à être justifié parce qu’il n’a plus d’adversaire reconnu. Il est désormais la loi universelle du genre humain. L’Économie est le paradigme économique de ce Nouveau Monde dans lequel le capitalisme règne sans rival d’un bout à l’autre de la planète.