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France Télécom : le procès sans précédent d’un management déshumanisé soumis aux marchés financiers
Article mis en ligne le 6 mai 2019

Un procès exceptionnel s’ouvre ce 6 mai : celui de trois anciens hauts dirigeants de la multinationale France Télécom, devenue Orange. Ils sont accusés de harcèlement moral par une centaine de parties civiles. Les audiences vont durer deux mois. Entre 2007 et 2009, les personnels de France Télécom/Orange ont été soumis à des « réorganisations désordonnées », à des « incitations répétées au départ », à des « mobilités géographiques forcées » ou à des « manœuvres d’intimidations », ayant pour principal but de pousser vers la sortie 22 000 salariés. Ce « management par le stress » a eu pour effet de provoquer un profond mal-être social, se traduisant notamment par des dépressions et des suicides.

(...)

« C’est la première fois qu’un procès concerne le plus haut niveau de la hiérarchie de l’un des plus grands groupes français : ceux qui ont élaboré et mis en œuvre un plan de gouvernance fondé sur la déstabilisation des personnels, et non un simple supérieur hiérarchique qui abuse de son pouvoir sur son subordonné. C’est exceptionnel », insiste l’avocate Sylvie Topaloff, qui avec son associé Jean-Paul Teissonnière – dont le cabinet est spécialisé dans le droit du travail et dans la défense sans relâche des salariés victimes de l’amiante –, défendent les parties civiles.
22 000 suppressions d’emplois pour sept milliards d’euros de cash flow

Que s’est-il passé à France Télécom entre 2007 et 2009 ? L’opérateur vient de terminer sa privatisation, présentée comme « réussie » par la presse économique. À la pointe des nouvelles technologies de l’information et de la communication qui sont en plein foisonnement avec l’explosion d’Internet ou l’arrivée des premiers smartphones, l’entreprise est en situation d’oligopole, se partageant un marché porteur avec quelques sérieux, mais rares, concurrents. Une majorité de salariés y bénéficie encore du statut de la fonction publique, donc de la sécurité de l’emploi. Privatisation oblige, les nouveaux dirigeants ont les yeux rivés sur le cours de la bourse et la rentabilité financière à court terme. Ils se fixent comme principal objectif de réduire de manière drastique la masse salariale – considérée comme trop coûteuse – pour séduire investisseurs et marchés financiers, tout en faisant entrer de plain-pied l’ancien service public des télécoms dans l’ère du numérique.

Depuis dix ans, l’entreprise ne cesse de se réorganiser. (...)

Sur tous les sites de l’entreprise, des boutiques Orange aux services techniques, des centres d’appels aux centres de recherche, un nouveau vocabulaire envahit les échanges de mails, les réunions et les directives : « décroissance », « repérimétrage », « redéploiement », « flux sortants » désignent, en novlangue managériale, cette politique des « moins 22 000 » à réaliser « absolument ». Derrière ce chiffre, il y a des salariés, dont les deux tiers ont plus de 20 ans d’ancienneté dans cette grande entreprise issue du service public. (...)

Résultat : un mal-être s’installe, les dépressions se multiplient, les suicides et tentatives de suicides aussi. « Voilà enfin la fin d’un long calvaire. J’en pouvais plus tu sais d’être dans cet enfer à passer des heures au bureau devant un écran comme un vrai pantin mécanique (…). Cette bande de charognards m’a vraiment poussé à bout », écrit Jean-Michel Laurent, technicien de 53 ans, avant de se jeter sous un train, à Troyes, le 2 juillet 2008. « Je me suicide à cause de mon travail à France Télécom. C’est la seule cause. Urgence permanente, surcharge de travail, absence de formation, désorganisation totale de l’entreprise. Management par la terreur ! », écrit Michel Deparis, technicien lui aussi, qui se donne la mort à Marseille, dans la nuit du 13 au 14 juillet 2009 [4]. Leurs familles et proches figurent parmi les parties civiles, aux côtés de nombreux autres.

Quatre ans d’instruction, plus d’une quarantaine de perquisitions (...)

Les alertes n’ont pourtant pas manqué. Des dizaines de rapports alarmants de médecins du travail, d’expertises de CHSCT demandées par les représentants du personnels, de notes de l’inspection du travail et même des ordonnances de tribunaux remontent vers les directions. Pas suffisamment haut dans la hiérarchie semble-t-il. Lors de l’instruction, les trois hauts dirigeants ont déclaré ne pas avoir eu connaissance de la plupart de ces alertes. (...)

Dix années se sont écoulées depuis la commission des faits reprochés aux accusés. Pourquoi un délai si long ? L’instruction s’est prolongée quatre ans : plus d’une quarantaine de perquisitions, la saisie et l’analyse de centaines de mails, de documents, de compte-rendus, des dizaines d’auditions ainsi que de nombreux interrogatoires ont été nécessaires pour constituer le dossier d’accusation. « Quatre ans d’instruction, c’est compréhensible, mais la multiplication des renvois et des recours par les accusés, surtout Didier Lombard, ont à chaque fois repoussé de plusieurs mois le procès », explique Patrick Ackermann, syndicaliste de Sud PTT et animateur de l’Observatoire du stress et des mobilités forcées. Les syndicalistes ont mis ce temps à profit pour retrouver les proches des salariés qui se sont suicidés. « Certaines de ces familles, une fois le suicide classé par la police, et que France Télécom n’avait parfois jamais contactées, sont restées sans aucune nouvelle pendant dix ans, dans un état psychique assez terrible », témoigne-t-il.
« Si on gagne ce procès, cela prouvera que c’est souvent un système qui pousse les gens à la maladie, voire au suicide » (...)

Le procès et son délibéré seront suivis de près par le Medef et le gouvernement, alors que la question de la souffrance au travail et des pathologies qu’elle génère, jusqu’au suicide de salariés, concernent de nombreuses entreprises privées comme publiques ainsi que des corps de fonctionnaires. (...)

À l’heure où 120 000 suppressions de postes de fonctionnaires sont annoncées, que La Poste, la SNCF, ou EDF se restructurent, ce procès pose la question de la manière dont ces réorganisations et suppressions d’emplois seront mises en œuvre. « C’est un procès important pour les autres », estime ainsi le syndicaliste. (...)

Problème : depuis dix ans, les outils qui ont permis d’alerter sur la souffrance au travail, de mettre en lumière les conséquences extrêmement néfastes pour les salariés de certaines restructurations et injonctions managériales, ont été très affaiblis par les gouvernement successifs, perméables au lobbying des milieux patronaux (...)

« Si seulement mon geste pouvait servir à quelque chose », a écrit, avant de se suicider le 2 juillet 2008 à Troyes, le technicien de France Télécom Jean-Michel Laurent. Qu’un procès oblige l’entreprise et ses dirigeants de l’époque à s’expliquer sur la politique visant, selon les termes du réquisitoire, « à créer un climat professionnel anxiogène », c’est déjà commencer à lui rendre justice. À lui et à toutes celles et tous ceux qui ont subi ce désastre social.