Mediapart dévoile un document interne au groupe rassemblant des éléments de langage pour répondre aux critiques. Ce prêt-à-penser sur l’expansion pétrolière de la firme, ses superprofits ou son controversé projet en Ouganda, élude les faits les plus préjudiciables pour la firme.
« Avez-vous déjà été interrogés, lors d’un dîner en famille ou entre amis, sur une polémique concernant la Compagnie ? Aviez-vous les éléments factuels pour répondre à vos convives ? »
C’est par cette accroche que débute un document interne à TotalEnergies, mentionné en début de semaine par La Lettre A, et que s’est procuré Mediapart. Le 11 mai dernier, le groupe pétrolier, qui tient l’assemblée générale de ses actionnaires vendredi 26 mai, a envoyé à près de 60 000 de ses employé·es un mémo intitulé « Un dîner presque parfait » – en référence à une célèbre émission télévisée culinaire.
Composé de sept pages et rédigé par la direction de la communication interne, il propose aux salarié·es un argumentaire pour riposter aux récentes critiques auxquelles est confrontée TotalEnergies « pour enfin avoir le dernier mot et profiter du dîner ! ». (...)
Ce prêt-à-penser revient en une dizaine de points sur les différentes controverses médiatiques qui ont secoué la multinationale française ces derniers mois : superprofits, accusations de greenwashing, mégaprojet pétrolier EACOP-Tilenga en Ouganda ou encore imposition en France.
Mais face aux contestataires des activités socialement et climatiquement néfastes de TotalEnergies, ses communicant·es l’assurent : « Nos arguments existent. »
Défendre les choix énergétiques du groupe
Les premiers éléments de langage de ce guide interne au groupe permettent à tout·e salarié·e de répondre à la question suivante : « Pourquoi TotalEnergies développe-t-elle de nouveaux champs de pétrole alors que le monde tente de sortir des énergies fossiles ? »
Face à cette interrogation embarrassante, la direction de la communication de l’industriel propose son personnel d’argumenter entre autres que « continuer à investir dans de nouveaux projets pétroliers est indispensable pour maintenir l’équilibre entre l’offre et la demande », et que la firme investit « en même temps dans les énergies décarbonées ».
Puis de dégainer : « Notre stratégie d’investissements ciblés est compatible avec une trajectoire mondiale en ligne avec les objectifs de l’accord de Paris. » (...)
Or le groupe avait, rien qu’en 2022, acté, lancé ou étendu une vingtaine de nouveaux projets ayant trait à l’extraction d’énergies fossiles. (...)
Quant à ses investissements dans « les énergies décarbonées », le groupe a investi à peine 1,6 % de son chiffre d’affaires dans les renouvelables et l’électricité en 2021. Soit presque trois fois moins que ce que la multinationale a consacré à la rémunération de ses actionnaires cette année-là. (...)
La multinationale conseille dans son guide de survie en milieu hostile de répliquer que « TotalEnergies a investi l’année dernière 4 milliards de dollars dans les énergies bas carbone et en investira davantage (5 milliards) en 2023 ».
Puis de glisser que la firme a choisi de se « développer dans le GNL [gaz naturel liquéfié – ndlr], une énergie de transition : certes fossile mais deux fois moins émettrice que le charbon, et d’investir de manière rentable sur les marchés de l’électricité, en investissant dans l’éolien, le solaire [...] ». (...)
TotalEnergies omet cependant de préciser que, selon son dernier plan « climat », les énergies renouvelables représenteront seulement 15 % de son mix énergétique à l’horizon 2030. En 2020, l’entreprise n’a produit qu’une unité d’énergie renouvelable pour 447 unités d’énergies fossiles.
Concernant le GNL – du gaz refroidi afin qu’il passe à l’état liquide pour être transportable par navire –, son empreinte carbone est 2,5 fois plus élevée que celle du gaz acheminé par gazoduc. (...)
Enfin, TotalEnergies ne mentionne pas non plus qu’elle est l’objet d’une enquête ouverte par le parquet de Nanterre à la suite d’une plainte au pénal pour « pratiques commerciales trompeuses », un délit qui ouvre la voie à des sanctions pour greenwashing (...)
Panique en coulisses ?
Ce document traduit comment le géant pétrolier français semble fébrile face aux diverses accusations qui concernent ses activités climaticides et socialement délétères, mettant à mal sa réputation dans l’opinion publique.
Pour exemple, en janvier dernier, Mediapart avait reçu peu avant une journée de débats autour de la multinationale une lettre recommandée signée par son directeur de communication mettant en garde contre « toutes accusations à caractère diffamatoire qui pourraient être tenues par les participants à l’occasion de cette journée de “débats” et pour lesquelles TotalEnergies ne s’interdira[it] pas de réserver des suites judiciaires ».
Quatre mois plus tard, la major a assigné Greenpeace France en justice, l’accusant d’avoir diffusé des « informations fausses et trompeuses » sur ses émissions de gaz à effet de serre à la suite d’un rapport publié en novembre 2022.
Enfin, diverses organisations et personnalités écologistes ont appelé à bloquer l’assemblée générale de TotalEnergies qui aura lieu vendredi 26 mai.
Comme l’a souligné La Lettre A, la multinationale est actuellement en train de recruter un responsable « plaidoyer ». (...)