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Marie-Claude Saliceti
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Détruits par des antidépresseurs, des jeunes gens demandent l’euthanasie
Article mis en ligne le 12 octobre 2019
dernière modification le 10 octobre 2019

Certains antidépresseurs semblent faire durablement – voire définitivement – perdre le goût à la vie et plonger les patients dans des états de dépression profonde. La plupart du temps, les soignants refusent d’établir le lien entre le traitement et l’anhédonie qu’il provoque.

La détresse des patients est telle que, dans les pays où c’est possible, ils demandent à bénéficier d’un suicide assisté. (...)

“Je me suis procuré une arme à feu, pour être sûr de pouvoir en finir rapidement quand je le déciderai, assène Damien, 22 ans. J’ai le droit de mourir, c’est légitime dans mon état. Ce n’est pas seulement sa vie sexuelle qu’on perd à cause des ISRS (1), c’est sa vie tout court. Ces molécules vous enlèvent complètement la capacité à ressentir du plaisir. Faire un tour en forêt, boire un pot en terrasse avec des amis, regarder un film : tout se fond dans une bouillie de grisaille. Je n’ai plus aucune raison de vivre ; à l’intérieur de moi, il n’y a que du vide. J’ai l’impression d’être une merde, tout le temps.”

Voici deux ans, le médecin de Damien lui a prescrit des antidépresseurs ISRS pour de légers troubles obsessionnels compulsifs (TOC) et de l’anxiété. “À 25 milligrammes, je me suis senti déconnecté et mes TOC ne diminuaient quasiment pas. Le docteur a augmenté les doses : à 50 milligrammes, j’étais profondément déprimé et j’avais envie de me suicider. Il m’a dit que ça allait passer, que je devais poursuivre. Ma libido a complètement disparu. Il a augmenté la dose à 75 milligrammes et là j’étais un zombie. Ma mémoire comporte des trous noirs à cette période.” Un autre médecin lui fait arrêter brutalement le traitement : “Après deux jours, j’étais en manque, une vraie descente de sevrage. Un cauchemar. Et depuis, je souffre d’anhédonie, l’incapacité totale à ressentir du plaisir.” Damien a dû arrêter ses études. Il s’est renseigné sur les pays qui autorisent le suicide assisté. (...)

“Plusieurs jeunes gens m’ont demandé des lettres appuyant leur requête de suicide assisté, déclare le professeur David Healy, l’un des rares psychiatres reconnaissant l’existence du syndrome (qui sera à Grenoble et à Lyon mi-octobre, voir ci-dessous). Pour le moment, je suis parvenu à les convaincre d’attendre un peu, car il existe un petit espoir, une piste de traitement identifiée par des groupes de patients eux-mêmes. Il s’agit de la déméthylation d’ADN, qui pourrait “réparer” certains mécanismes d’origine génétique désactivés par les ISRS – et par certains autres médicaments, d’ailleurs, comme les traitements pédiatriques de l’asthme. Encore faut-il que les patients obtiennent l’autorisation de tenter ces traitements, qui sont des chimiothérapies toxiques, réservées à certains cancers.”

Les patients du monde entier communiquent sur les réseaux sociaux – généralement en anglais, ce qui limite fortement l’accès aux informations pour les personnes ne maîtrisant pas cette langue – et cherchent, ensemble, des pistes de traitement. Lorsqu’on les interroge, ils assurent n’avoir pas le choix car l’immense majorité des soignants qui les traitent nie leur vécu. “Ils disent que c’est la dépression qui continue, qu’il faut reprendre les antidépresseurs, voire augmenter les doses, déplore le professeur Healy. Sur les forums, des patients racontent que leur médecin les tourne en ridicule, les ignore, voire les insulte. Ils sont déjà dans une souffrance terrible : ce déni constitue une violence supplémentaire, encore plus intolérable que les symptômes. Les personnes de Dignitas, l’association suisse qui met en œuvre le droit à mourir, m’ont assuré qu’elles avaient eu beaucoup de demandes de personnes souffrant de ce syndrome. On prescrit des ISRS aux patients souffrant de TOC et de troubles anxieux. Ensuite, ils développent des dépressions résistantes aux médicaments, mais personne n’établit le lien : ces patients sont en fait intoxiqués par les médicaments. Or, les ISRS, en France, concernent au moins 5 à 6 millions de personnes, dont 90 % qui les prennent depuis plus d’un an. Car ces médicaments entraînent des dépendances très fortes.” (...)

Au CHU de Nantes, le docteur Samuel Bulteau reçoit de nombreux patients atteints de dépression résistant aux traitements. Il les traite par stimulation magnétique transcrânienne (rTMS) : on applique une bobine aimantée sur le crâne afin que le champ magnétique stimule une zone précise du cerveau – “de la taille d’un dé à coudre”, précise le psychiatre. Les effets indésirables sont minimes et transitoires (quelques maux de tête passagers), l’efficacité avérée. 30 à 40 % des patients n’ont plus de symptômes, certains sont améliorés durablement. (...)

Le docteur Bruno Toussaint, rédacteur en chef de Prescrire, seule revue médicale indépendante de l’industrie (15 000 abonnés, sur environ 90 000 généralistes et 84 000 spécialistes en activité en France), discerne aussi une autre cause : “Comme toujours, au moment du lancement d’un médicament, le fabricant vante son efficacité. Au fil des années, on constate qu’elle a été surévaluée et les effets indésirables sous-évalués. Les médecins doivent être conscients de l’impact des “labos” sur leur formation et sur leur appréciation de l’efficacité des médicaments. Or, ils persistent parfois dans le déni de certains faits, comme cela s’est passé pour le Mediator, alors même que l’efficacité de ces molécules n’est pas significativement meilleure qu’un placebo, tout en créant des dépendances.” (...)

Dans le fond, on ne dispose pas vraiment de traitement efficace contre la dépression, estime Bruno Toussaint : “Quand on étudie l’action des ISRS, ces inhibiteurs dits sélectifs, on voit qu’elle n’est pas vraiment sélective, à quelque niveau que ce soit. Nous tenons à le répéter, car nous espérons que, progressivement, les médecins réaliseront que les firmes leur vendent du marketing ! En revanche, toute molécule active a des effets indésirables, sur le cerveau et sur l’ensemble du corps. Et toutes les molécules dites antidépressives ne se valent pas (...)

Sollicitée à plusieurs reprises, l’ANSM ne nous a pas répondu, tout comme l’EMA, l’Agence européenne du médicament. L’EMA a pourtant récemment reconnu l’existence d’effets indésirables sexuels après la prise d’antidépresseurs.