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Déconfinement : ce qui se cache derrière le masque
Article mis en ligne le 11 mai 2020

Comment allons-nous vivre le port du masque rendu obligatoire par le Covid-19 ? Effrayant sur Dark Vador ou séduisant sur Zorro, signe de civisme en Chine, marque de duplicité en France… Selon les cultures, le traitement artistique ou l’actualité, les lectures souvent contradictoires ne manquent pas !

Sortir, masqués. Dans la rue, le métro. Et maintenant, aussi au bureau ? En quelques semaines, le Covid-19 a fait de nous des confinés. D’abord entre quatre murs, puis derrière un bout de tissu. Après l’invisibilité, nous voilà silhouettes anonymisées et mutiques – comment parler muselé ? – gardant la bonne « distanciation sociale » dans la queue devant le supermarché, dans le bus, entre collègue… Et là, malaise. Comment respirer ? Comment se comporter face aux autres ? Comment leur parler et les comprendre ? Le sourire se voit-il ?

L’objet passe mal. D’abord parce qu’il contrevient aux fondements de notre culture républicaine : dans l’espace public, on sort à visage découvert. Sans remonter jusqu’aux philosophes des Lumières, qui, selon Frédéric Keck, directeur du laboratoire d’anthropologie sociale au CNRS, désignaient le masque – utilisé par la noblesse pour ses frasques libertines – comme la quintessence de l’hypocrisie, rappelons simplement les débats sur le voile. (...)

Et la loi du 11 octobre 2010 qui en a découlé pour interdire « le port de cagoules, de voiles intégraux (burqa, niqab…), de masques ou de tout autre accessoire ou vêtement ayant pour effet de dissimuler le visage ». Pensons aussi à l’ultime mouture de la loi anticasseurs, le 11 avril 2019, en plein mouvement des Gilets jaunes — il y a un an à peine ! Son article 6 crée « un délit de dissimulation volontaire du visage puni d’un an d’emprisonnement et de 15 000 euros d’amende ». (...)

L’objet passe d’autant plus mal qu’il cache et n’exprime rien. En contradiction, cette fois, avec une certaine tradition qui, en France et dans le monde occidental, associe l’idée du masque à celle du carnaval. (...)

« Or, aujourd’hui, et pour une durée indéterminée, l’ordre c’est le masque. Et carnaval tous les jours, c’est affreux ! » Surtout quand la « mascarade » du moment, où chacun doit respecter « les gestes barrières », prend des airs de triste pantomime dont les acteurs, masqués, gantés, distanciés et furtifs, s’efforcent… de faire les courses, de prendre le métro, de travailler, sans trop entrer en interaction avec les autres. Pas drôle. (...)

Le masque fait peur parce qu’il retire à celui qui le porte sa part d’humain. Et voilà que dans notre imaginaire surgit l’homme au masque de fer, mort à la Bastille en 1703 sans que l’on sache qui se cachait derrière et pourquoi il subissait un tel châtiment. Ou ces personnages insondables et brutaux qu’adore le cinéma américain (...)

Le masque effraie parce qu’il porte la mort.

Celle du défunt sur les traits duquel il a été modelé pour un masque mortuaire éternel. Ou celle dissimulée derrière les faciès de cuir au long bec d’oiseau — pleins d’herbes odorantes pour éloigner les miasmes — que portaient les médecins lors des grandes épidémies de peste, aux XVIIe et XVIIIe siècles. Il suffisait, disait-on, d’apercevoir ces oiseaux de mauvais augure pour se savoir condamné. (...)

“Dans nos rapports sociaux, l’oralité ne fait pas tout : les mimiques, les sourires, les grimaces en disent parfois plus qu’un long discours.”, Alain Epelboin, psychiatre et anthropologue (...)

« Sans tomber dans des généralités réductrices, en Chine ou au Japon, le collectif prime, et l’individu, qui s’efface par politesse, n’est pas censé montrer publiquement ses sentiments : les visages restent impassibles, et l’on se cache volontiers derrière sa main pour sourire. Pour eux, porter un masque ne pose donc pas de problème. »

Le masque est même devenu en Chine marque de politesse et de modernité. (...)

cette protection fut abandonnée en Occident par les soignants jusque dans les années 1960, alors qu’en Chine elle resta d’usage courant dans la population pour toutes les maladies respiratoires, même les plus bénignes, comme les rhumes. (...)

en attendant que la production française (dix millions par semaine fin avril) et les importations chinoises (cent millions par semaine) fournissent les six cents millions de masques sanitaires dont les soignants et les personnels exposés ont besoin chaque mois 1, voilà les soixante et quelque millions de Français de plus de 10 ans que nous sommes obligés de bricoler. Sur Internet, les tutoriels fleurissent. Dans les rues, certains masqués ne manquent pas d’allure, ni de personnalité. « Si, comme tout l’indique, nous porterons le masque jusqu’à l’automne, la mode va s’en emparer, remarque Marie Rebeyrolle, psychosociologue. Dans quelques mois, ça deviendra un accessoire, un signe extérieur, comme les lunettes ou le sac à main. » Vivement cet été sur les plages l’avènement du duo masque-maillot…