Dominique Andolfatto, professeur de science politique, Credespo, Université de Bourgogne Franche-Comté et Dominique Labbé, chercheur associé en science politique, Pacte-CNRS, Université de Grenoble-Alpes analysent pour la Revue Politique et Parlementaire les données communiquées par le ministère des Solidarités et de la Santé sur l’évolution de la pandémie de Covid-19.
« Dire simplement ce qu’on apprend au milieu des fléaux »
(Albert Camus, La Peste).
Depuis mars dernier, le ministère des Solidarités et de la Santé a mis en ligne diverses données sur l’évolution de l’épidémie de Covid-191 : nombre de personnes hospitalisées, nombre de personnes en réanimation, nombre de personnes décédées, nombre de « personnes retournées à domicile » (et, en principe, supposées guéries)… Ces informations statistiques sont détaillées par département, par sexe et, s’agissant de la répartition des âges, par région. Au total, des données nombreuses permettent de suivre l’évolution de l’épidémie et la présentation quotidienne des derniers résultats et leur commentaire par le directeur général de la santé, à la tête de la principale direction du ministère du même nom, et quasi-n° 2 de celui-ci, sont devenus un véritable rite2.
Pourtant, aucune exploitation publique de ces données ne semble avoir été réalisée. Bien sûr, on suppose qu’elles nourrissent l’action publique face à l’épidémie ou des études épidémiologiques plus spécialisées. Vis-à-vis de l’opinion, elles semblent surtout destinées à justifier certains choix, celui du confinement d’abord par souci d’éviter que les hôpitaux ne soient débordés (le nombre de lits occupés en réanimation étant particulièrement regardé). Il importe également de répéter combien le virus est dangereux, en jouant sur une certaine peur et en répétant le bien-fondé et l’efficacité des mesures prises.
Ces données de masse qui, sur le principe, sont censées fonder une démocratie plus transparente sinon plus moderne et, en conséquence, renouveler l’action publique, n’ont pourtant guère alimenté le débat public.
Celui-ci est resté très tranché et, sur certains aspects, caricatural, comme à propos des traitements ou du « traçage » des personnes infectées. (...)
Dans une perspective de science politique, l’examen des données publiées par Santé publique France à l’occasion de l’épidémie de Covid-19 traduit à la fois des réalités sociales, souvent à rebours de certaines intuitions ou analyses et, bien sûr, interroge sur l’action publique dans le domaine de la santé.
Une grande hétérogénéité face au Covid-19
A priori, le processus d’hospitalisation pour Covid-19 a été le même partout en France. En dehors des infections détectées alors que la personne était déjà présente à l’hôpital pour une autre pathologie, l’hospitalisation s’est faite à partir de la survenue d’une détresse respiratoire nécessitant des soins intensifs allant de la simple oxygénation à la réanimation.
De même, les hôpitaux ont suivi partout à peu près les mêmes procédures thérapeutiques. Du moins est-ce l’image qui en a été présentée par les autorités de santé et la presse. Dans ces conditions, on ne devrait donc pas trouver de grandes disparités entre départements dans la proportion des personnes décédées – à l’hôpital – de la Covid-19.
Le tableau de données, en annexe ci-dessous, fournit une réponse exactement inverse. (...)
Une hétérogénéité qui n’est pas le fait du hasard ni du débordement du système (...)
La principale conclusion est donc la suivante : pour au moins la moitié des départements, il n’y a aucun lien entre le nombre d’hospitalisés et la mortalité. (...)
le graphique fait ressortir une fois de plus la situation singulière des Bouches-du-Rhône : taux d’hospitalisation supérieur à la moyenne nationale (mais bien plus faible que dans le Grand-Est ou en région parisienne) et taux de mortalité beaucoup plus faible.
De ce bref panorama, deux conclusions se dégagent concernant la mortalité des patients hospitalisés pour Covid :
- les écarts selon les départements sont trop importants pour s’expliquer seulement par le hasard ;
- pour la plupart des départements, la prévalence de la maladie (mesurée par le nombre d’hospitalisés rapporté à la population du département) n’explique pas la mortalité.
Dès lors, l’analyste se trouve devant quelques questions troublantes. (...)
Comment expliquer que les malades hospitalisés pour Covid-19 sont morts 2,5 fois plus à Paris qu’à Toulouse ou qu’en outre-mer ? Pourquoi est-on mort deux fois plus dans les hôpitaux mosellans que dans ceux du Var ou des Bouches-du-Rhône ? Ou encore 1,6 fois plus dans la région parisienne que dans les Bouches-du-Rhône ? Pourquoi une différence de près de 50 % de mortalité entre des départements voisins comme le Var et les Alpes-Maritimes ? Voire de 1 à 3 entre la Haute Corse et la Corse du Sud ?
On remarque également que la mortalité dans certains hôpitaux de la couronne parisienne – Essonne, Yvelines, Hauts de Seine – ont des taux de mortalité inférieurs à la moyenne nationale et que pour tous les autres départements d’Ile-de-France – Seine-et-Marne, Seine-Saint-Denis, Val-de-Marne et Val-d’Oise sur lesquels l’actualité s’est focalisée – ont des taux de mortalité inférieurs à celui des hôpitaux parisiens pourtant mieux dotés et avec une patientèle socialement plus favorisée.
Tous les constats et les questions qui se posent ici, s’agissant d’une même pathologie, touchant des personnes au profil assez comparable, ne peuvent renvoyer qu’au système de soins, aux pratiques mises en œuvre, aux traitements. (...)
en France, comme dans le reste du monde, la mortalité a été quasiment nulle chez les enfants et les adolescents et très faible en dessous de 60 ans. Dès le début de l’épidémie les facteurs de risque pour ces catégories étaient connus et les individus fragiles ont été, dans l’ensemble, bien protégées du virus.
En revanche, plus de 6 décès sur 10 ont concerné le grand âge (80 ans et plus).
Ces caractéristiques globales étaient connues avant l’arrivée de l’épidémie en France. Ces données soulèvent évidemment des questions : était-il nécessaire de fermer tout le système scolaire et universitaire (puisque l’on savait que les enfants, les adolescents et les jeunes adultes ne risquaient rien) ? Fallait-il confiner la population adulte en bonne santé au risque de compromettre les libertés publiques et l’économie ? Pourquoi une mortalité si lourde chez les personnes de grand âge ? Cette dernière question se pose d’autant plus qu’on ne constate rien de tel dans d’autres pays comparables comme le Japon, la Corée du sud, voire l’Allemagne. (...)
Question récurrente : pourquoi des résultats réels si dramatiques dans la capitale, à tous le moins nettement supérieurs à ceux de tous les départements, hormis le Haut-Rhin et le Territoire-de-Belfort ?
L’analyse des données mises en ligne par Santé publique France pose finalement bien des questions. Selon les régions et les départements, et probablement aussi les établissements hospitaliers (mais les données concernant ces derniers ne sont pas disponibles), la mortalité s’est révélée très inégale et donc la survie au Covid-19 très variable en fonction du lieu de résidence et, sans doute, de la chronologie, compte tenu aussi d’une grande impréparation au début de l’épidémie. Cela explique aussi que des hôpitaux aient été débordés, ce qui a pu favoriser la propagation de l’épidémie, voire des infections nosocomiales.
Pour le vérifier, il faudrait accéder à des données par établissement ce que le serveur Santé publique France ne permet pas (et n’est sans doute pas près de permettre). A notre connaissance, seul l’Institut hospitalo-universitaire de Marseille a diffusé des données le concernant. Au 12 mai, il déclarait 17 décès pour un total de 680 personnes hospitalisées (au sein de l’AP-HM12). Ce taux de mortalité (2,5 %) est nettement inférieur à tous les taux évoqués dans cet article… et sept fois plus faible que la moyenne nationale. Cet établissement souligne aussi combien ses personnels ont été peu infectés par le coronavirus au contraire d’autres établissements semble-t-il, justifiant parfois la mise en place de protocoles ou recherches spécifiques comme au sein de l’AP-HP13.
Un peu de benchmark serait intéressant pour comprendre comment dans d’autres pays le taux de mortalité a été finalement bien plus bas, par exemple en Allemagne ou au Portugal sans parler du cas de pays asiatiques, tels Taiwan, le Japon ou la Corée du sud14. Curieusement, ces derniers semblent plutôt servir de repoussoir. On y guette d’abord les signes de reprise de l’épidémie, continuant à privilégier la peur et le dirigisme, sans lequel toute prévention ou traitement serait impossible. Cela confine à l’obscurantisme. En tous cas, l’information officielle en France, à propos de cette épidémie, semble bien loin de l’exhortation de Camus citée au début de cet article.