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Ce que révèle l’évolution du cours boursier de l’action de Gilead Science
/ Laurent Mucchielli, sociologue
Article mis en ligne le 15 juillet 2020
dernière modification le 14 juillet 2020

L’analyse de l’évolution du cours en bourse de l’action de Gilead Science, entre janvier et mai 2020, confirme le match à distance opposant son médicament (le Remdesivir) à l’hydroxychloroquine. Ces échanges d’actions approchent les 11 milliards de dollars dans cette période et ont peut-être occasionné d’importants délits d’initiés.

Épisode 19

Dans notre précédent épisode, nous terminions en rappelant que la préoccupation première de Gilead Science, l’industriel pharmaceutique qui commercialise sous brevet le Remdesivir dans la lutte contre le Covid (et auquel fait concurrence l’hydroxychloroquine, vieux médicament du domaine public), est moins le sort de l’humanité que l’enrichissement de ses actionnaires. Et, comme l’avait bien vu le Courrier des stratèges dès la fin du mois de mars, ces derniers ne sont autres que les principaux fonds d’investissement américains (...)

Le premier, Vanguard Group (environ 5 500 milliards de dollars d’actifs), concurrent direct de l’ogre Black Rock (environ 7 000 milliards de dollars d’actifs), est également le premier actionnaire d’Apple et possède 5% d’Amazon. Nous sommes bien là au cœur du capitalisme financier (c’est-à-dire celui qui est entièrement dominé par les banques et autres fonds d’investissements contrôlant l’actionnariat des grandes entreprises et ayant pour logique fondamentale la maximisation de la valeur pour l’actionnaire, indépendamment de tout autre objectif). Ce sont ces groupes financiers qui dirigent aujourd’hui le monde, interviennent dans les économies des Etats (on l’a découvert en France avec la question de la réforme des retraites) et réalisent de vastes fraudes en toute impunité. Comme celle de Black Rock, l’influence de Vanguard est très forte en France puisqu’il est le premier actionnaire du groupe Accor et qu’il est également présent au capital de la Caisse des Dépôts et Consignations, de Veolia, de Bouygues, de Schneider, de la Société Générale, de Pernod ou encore d’Air France. Le Courrier des stratèges en concluait que « on a du mal à penser que ces éléments de grandeur économiques ne pèsent pas, à un échelon ou à un autre, sur les choix français. Entre suivre un savant fou [Didier Raoult] qui pèse peu et ne s’entend pas avec l’aristocratie parisienne, et se montrer perméable aux influences d’investisseurs qui détiennent déjà des parts substantielles dans de grandes entreprises françaises, on peut imaginer que le jeu n’est pas égal ». C’est en effet le moins que l’on puisse dire.

Spéculation boursière, guerre de communication et soupçon de délits d’initiés (...)

Quatre actions de ces industriels du médicament ont connu une évolution assez similaire à peu près au même moment : une baisse au mois de mars, suivie d’une remontée en avril. Pour le cinquième industriel, en revanche, la courbe d’évolution boursière de l’action n’a rien à voir. Et il s’agit de Gilead. Comme le montre le graphique 1 (ci-dessous), l’évolution de son action en bourse se présente comme une progression continue mais en dents de scie, avec de fortes hausses suivies de fortes baisses. Dès lors, E. Chabrière a cherché à comprendre les raisons de ces brusques variations. Et il montre que l’action de Gilead grimpe à chaque annonce publique qui valorise d’une manière ou d’une autre le Remdesivir, et qu’elle baisse au contraire à chaque annonce qui indique que son concurrent (l’hydroxychloroquine) est à son tour valorisé d’une façon ou d’une autre. Il y a donc bien un match à distance entre le Remdesivir et l’hydroxychloroquine. Avec cette différence de taille que la seconde est un générique ne rapportant pas grand-chose à ses nombreux producteurs quand le premier est un médicament breveté pouvant faire la fortune de son unique vendeur.

Et il y a plus encore. Calculant que, au total, les échanges boursiers de l’action de Gilead se montent à 10,7 milliards de dollars en ces quelques mois de crise sanitaire, E. Chabrière pose logiquement la question des délits d’initiés : « la connaissance préalable par certains actionnaires de Gilead de la publication d’articles écrits par Gilead lui-même ou de déclarations ou de fuites provenant de diverses institutions leur permettrait d’obtenir d’énormes avantages ».

En d’autres termes, il y aurait deux façons de s’enrichir avec le Remdesivir : s’assurer des commandes du plus grand nombre de gouvernements possible, mais aussi spéculer sur son cours en bourse en anticipant ses rebonds.

On se demande dès lors, avec un certain désespoir, si, dans leur incapacité à voir plus loin que le chiffon rouge agité sous leurs nez, les anti-Raoult primaires qui dominent le débat public (et notamment dans la gauche intellectuelle et politique) n’auront pas été nolens volens les idiots utiles de cette vaste opération financière. (...)