Cette quatrième année d’études, Yasmina* n’est pas prête de l’oublier. La jeune étudiante en médecine d’urgence à l’hôpital public al-Thawra de Sanaa fait actuellement face à une explosion du nombre de cas de Covid-19 dans la capitale. Une situation catastrophique couplée d’un manque total de moyens et d’une violente gestion du virus par les rebelles Houthis.
« La situation générale est vraiment mauvaise. Et pourtant, je travaille dans le plus grand hôpital du pays, à Sanaa, là où les infrastructures médicales sont meilleures que dans n’importe quel autre gouvernorat », s’alarme Yasmina. Le pays ne dispose actuellement d’aucun stock d’équipement médical pour lutter contre le Covid-19. Scanners ou thermomètres deviennent, par ailleurs, de plus en plus difficiles à trouver sur le marché. Yasmina dit aussi devoir acheter ses propres équipements de protection, n’en recevant pas de son propre hôpital. « Certains médecins n’ont pas les moyens. Donc, dans de telles conditions, c’est normal qu’on soit effrayé face à des patients atteints du Covid-19 », raconte-t-elle via une messagerie sécurisée.
Le masque N95 et son filtre de protection antiparticules contaminantes coûte environ 8 dollars (un peu plus de 7 euros) pièce. Un prix qui représente pas moins de vingt-quatre heures de travail pour un médecin, et trente-six heures pour un·e infirmièr·e. Sur un mois complet d’utilisation journalier de masques N95, l’équipement de protection face au virus (sans compter la blouse et les gants) représente 60% du salaire mensuel d’un médecin, contre 133% pour une infirmière. (...)
Depuis la prise de la capitale par les rebelles Houthis en septembre 2014, le versement des salaires des fonctionnaires, et donc du personnel hospitalier, n’est plus assuré régulièrement par le gouvernement central. Certain·es ne sont plus payé·es qu’une fois tous les trimestres et d’autres n’ont plus perçu de rémunération depuis plusieurs années. (...)
La quasi-totalité des médecins titulaires et diplômés ont quitté le pays avant la guerre ou pendant, préférant de meilleures considérations salariales et une vie plus paisible en Égypte, en Arabie saoudite ou en Jordanie, laissant 55 districts du pays sur 333 sans aucun médecin. Le Yémen se retrouve sans suffisamment d’effectifs de santé qualifiés pour faire face à une telle pandémie. (...)
À Sanaa, les hôpitaux publics yéménites sont aujourd’hui gérés à majorité par des étudiant·es en médecine, souvent livré·es à elles et eux-mêmes, sans recul, ni expérience. Ces dernièr·es font face par ailleurs à une population toujours plus pauvre, nerveuse et moins apte financièrement à se soigner. (...)
Si l’expérience médicale manque cruellement, les places en réanimation et les appareils de ventilation sont trop rares. (...)
Dans le nord du Yémen, les Houthis vont encore plus loin. À Sanaa, chaque médecin est tenu de signaler aux rebelles le moindre scanner de poumons suspects. La personne est alors emmenée de force en quarantaine et sa famille ainsi que ses proches sont arrêtés manu militari par les Houthis pour être eux aussi placés en confinement. Sur les réseaux sociaux, de nombreuses vidéos circulent montrant des militant·es zaydites en blouses blanches, armé·es de Kalachnikov, bouclant des quartiers à coups de tirs de sommation.
Sans effet d’annonce, les Houthis ont mis en place à Sanaa un plan drastique pour lutter contre la pandémie. Les cœurs des dix arrondissements de la capitale sont désormais confinés. Un désastre pour Bachir al-Mohallal, ancien chef de la communication du président Abdrabbo Mansour Hadi : « Une large partie des Sanaanéens dépendent de la solidarité quotidienne des voisins ou de la mendicité pour manger. » (...)